Un homme non matérialiste !

A droite de Bourguiba, son super ministre, Ahmed ben Salah

Ahmed Ben Salah, natif de Moknine (né le 13 janvier 1926), a vécu un temps à Sousse où il a enseigné au lycée de la ville. Il était l’ami de Si Zouhair Chelli, un polyglotte doublé d’un diplomate chevronné.

Lorsqu’il était étudiant à Paris, Ben Salah militait dans la cellule destourienne de la ville des Lumières. Par ailleurs, il se rendait régulièrement à Pau (au sud-ouest de la France) où était en exil Moncef Bey et sa famille. Considéré comme le secrétaire de Sidi Moncef, le jeune étudiant venait donner, régulièrement, des cours à la fille du «bey du peuple».

On peut tout dire ou reprocher à Ahmed Ben Salah dont la précipitation à instaurer un maximum de coopératives, voire les généraliser dans un temps record d’où son échec cuisant, reste que l’idée en elle-même venait de Bourguiba qui pensait, à tort du reste, que «tant qu’il est en vie, ses sujets obéiront à Ben Salah sans trop rechigner».

Or, même les plus proches collaborateurs du président agissaient autrement derrière son dos. A titre d’exemple, les Abdallah et Mohamed Farhat poussaient leurs sœurs, vivant à Ouerdanine, de faire sortir toutes les femmes de ce bourg pour protester contre le recours aux coopératives et leur généralisation. Lors d’une «manif», un protestataire a été tué par la police.

C’est là le leitmotiv dont le «raïs» assouvissait Si Ahmed à longueur d’entrevues. Et ce fut la catastrophe nationale pour notre économie débouchant sur la condamnation, à tort, de Si Ahmed à dix ans de travaux forcés, l’homme qui était à la tête de pas moins de six ministères (excusez du peu !). Il s’agissait d’une condamnation sévèrement prononcée à son encontre par la Haute cour de justice présidée par Mohamed Farhat, le procureur de la République, connu pour être «le bras séculier de Si Lahbib» !

Pourtant, le seul reproche que l’on pouvait faire à Si Ahmed Ben Salah, c’est qu’il a un goût prononcé pour les belles femmes dont il raffole…

Quant à l’implantation obligatoire des coopératives, aussi bien dans les rangs des agriculteurs que ceux des commerçants, c’était une très grave bévue du tandem Bourguiba-Ben Salah et tous les ministres relevant du gouvernement de l’époque.

Face à la généralisation des coopératives, certains citoyens, des propriétaires terriens ont choisi de se suicider. D’autres se sont débarrassés de leurs troupeaux de bovins et d’ovins à vils prix. Il y a même ceux qui ont vendu leurs moutons pour seulement un dinar la tête…

Bourguiba ne s’est, vraiment, rendu compte qu’il a fait fausse route en choisissant le système économique des pays socialistes qu’après avoir vu de ses propres yeux – alors qu’il se rendait en villégiature dans un de ses nombreux châteaux construits pour lui-même à travers la République – des rangées entières de piliers de lignes téléphoniques sectionnées volontairement par des citoyens.

Effrayé, il regagna sur le champs Tunis de crainte d’être pris à parti par ses propres sujets qui, hier à peine, ne juraient que par son nom…

Ben Salah finit par s’enfuir de la prison du 9 avril de la capitale avec le gardien chef de la geôle quand on lui annonça que Si Lahbib avait donné l’ordre de le supprimer, en l’empoisonnant semblerait-il. A ce propos, lors de la première visite officielle du Shah d’Iran en Tunisie, «El Zaïm» présenta, au chef d’Etat perse, un à un les membres de son gouvernement comme le veut le protocole et cela sur le tarmac où se trouvait l’avion impérial.

Quand Si Lahbib arriva à hauteur de Si Ahmed et prononça son nom, le Shah lança à Bourguiba : «C’est donc lui, votre super-ministre, que vous tenez tant à tuer…» Après une pause infinie, il termina sa phrase par «de travail». Une scène tout à fait prémonitoire !

Lors d’une entrevue avec le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bourguiba demanda des nouvelles de Ben Salah. On lui répondit «qu’il se porte bien à la prison du 9 avril». Le «raïs» répliqua, alors, avec force : «Qu’attendez-vous pour le liquider ?» On rapporta ces propos au frère du détenu dont la famille décida de le faire évader vers l’Algérie.

Ben Salah, grâce à la complicité du gardien chef, jouissait dans la prison d’énormes libertés. Il disposait même d’un transistor. De plus, il lui arrivait de sortir de nuit de sa cellule grâce à la bienveillance de son ami le gardien chef et de se rendre chez lui incognito à Radès. Une fois, un taxiste l’a reconnu formellement. Il s’est rendu, dare-dare, au premier poste de police sur sa route et cela pour le dénoncer en criant : «Ben Salah s’est sauvé, il vient d’emprunter mon taxi depuis Tunis jusqu’à la banlieue sud». Les policiers incrédules ont renvoyé ce chauffeur chez lui et sur le champ…

Ben Salah gagna, alors, l’Algérie clandestinement par la frontière de Aïn Drahem et de là il rejoignit les pays scandinaves. Cet ancien homme politique – doublé d’un syndicaliste et d’un économiste – n’a, sa vie durant, nullement versé dans une magouille financière quelconque. Il est, aujourd’hui, au bord du gouffre. Pour survivre, il a dû vendre, il n’y a pas longtemps de cela, le terrain où est implanté le jardin de sa villa à Radès.

Plus grave, j’ai appris, récemment, qu’il était redevable à une banque de la somme de cinq mille dinars qu’a réglée pour lui, et sans l’avertir au préalable, un de ses anciens collaborateurs qui a longtemps travaillé à ses côtés et qui s’est enrichi après s’être converti en homme d’affaires avisé…

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 23/07/2018

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