La jungle et la loi

Tribune | Par Mohamed Habib Salamouna, professeur de français

Comme toute idée radicale, le libéralisme a ses charmes : ceux du mouvement, de l’iconoclastie, de la révolution. C’est donc une « révolution conservatrice » que Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont proclamée au début des années 1980, en s’attelant à la déréglementation des économies britannique et américaine.

Il faut, disaient-ils alors, libérer l’initiative pour relancer la croissance, redonner à ceux qui entreprennent la liberté de créer, de tenter et de se tromper, et les affranchir pour cela des contraintes sociales et fiscales, c’est-à-dire du contrôle de l’Etat. Cette thèse pourquoi le nier  peut se plaider.

Quiconque tente de créer une entreprise sous nos cieux apprend, jusqu’au découragement parfois, qu’il faut d’abord et presque avant tout se heurter à une montagne de démarches et de paperasserie. Tout employeur potentiel qui aurait besoin d’embaucher y réfléchit à deux fois, car la réglementation des salaires, la protection de l’emploi et les charges sociales alourdissent le coût du travail et le transforment en frais fixes.

Le risque, dans ses conditions, devient plus dur à prendre. Tout cela est vrai, mais ce que les libéraux oublient de dire, c’est que lorsque le travail n’est plus protégé, la liberté du capital redevient celle du plus fort. La réglementation, la médiation de l’Etat, les lois sociales n’ont pas été inventées pour bloquer l’initiative. Elles servent à assurer la solidarité devant la maladie, le chômage, la misère.

Sans elles, il n’y aurait pas eu d’essor des classes moyennes, de progression du pouvoir d’achat, de la production, de l’emploi. Il n’y aurait pas eu cette expansion économique et cette stabilité sociale qui ont fait la force et le prestige des démocraties confirmées. Sans Etat, on en revient à l’état de nature. Sans lois sociales, c’est très vite la loi de la jungle qui prévaut. Sans médiation sociale, l’écart entre riches et pauvres s’accroît toujours plus, jusqu’aux haines et aux révolutions.

L’Etat, la protection sociale, la réglementation du travail sont aujourd’hui à réformer, pas à supprimer. Il ne faut pas tordre le bâton dans l’autre sens et revenir en arrière, sous prétexte que, le temps et la prospérité de l’après-indépendance aidant, l’Etat Providence a produit un excès de contraintes.

A l’heure du retour de la misère, du chômage de masse et de la précarité, les appels à la « flexibilité », à la déréglementation et au libéralisme ont des airs de revanche de classe et de contre-révolution sociale, dont on ne peut sous-estimer la violence et les dangers.

Commentaires: