Le « printemps arabe » ou la continuité du Nouveau Grand Jeu – Troisième partie

La politique américaine au Moyen-Orient: Une histoire de pétrole

Tribune | Par Montacer BEN CHEIKH, Maître de conférences des universités
Le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger en compagnie du Chah d’Iran, Mohammad-Réza Pahlavi.

Le système des pétrodollars offre quatre avantages majeurs aux Etats-Unis.

• Il permet aux Etats-Unis d’acheter du pétrole contre des billets que la FED peut imprimer sans contrepartie, contrairement à tous les pays du monde.
• Il renforce la dépendance du reste du monde vis-à-vis des dollars US.
• Il assure aux Etats-Unis de financer leurs dettes à moindre coût.
• Il garantit aux Etats-Unis de maintenir un niveau de dépenses militaires très élevé.

Donc, il est évident que les Etats-Unis ont tout intérêt à préserver le système des pétrodollars puisque leur suprématie militaire et économique en dépend.

Bien avant l’émergence des pétrodollars, les Etats-Unis avaient déjà démontré leur préférence pour les régimes dictatoriaux dans la région du Golfe persique. La meilleure preuve est sans doute le coup d’état agencé en 1953 par les services de renseignements américains et britanniques, la CIA et le MI6, contre le premier ministre iranien Mohamed Moussadek. Moussadek était progressiste et laïc et il avait été élu démocratiquement. L’unique « tort » du premier ministre iranien est qu’il avait cherché à nationaliser l’industrie pétrolière iranienne. Moussadek avait été placé en résidence surveillée jusqu’à la fin de ses jours et remplacé au poste de premier ministre par un sympathisant du Shah d’Iran, un général de l’armée.

Cet évènement est d’une très grande importance. D’abord, il met en évidence la préférence de la politique américaine pour des dictateurs brutaux totalement soumis aux causes et aux intérêts des Etats-Unis. Ensuite, il montre, avec d’autres événements qui suivront, la crainte des pays occidentaux et tout particulièrement des Etats-Unis, de la Grande Bretagne et de la France, de voir les nationalistes, notamment arabes, accéder au pouvoir.

C’est dans cette perspective qu’en 1956, Israël, la France et la Grande Bretagne ont élaboré un plan secret à Sèvres, en France, pour mener une guerre contre l’Egypte. L’objectif de cette agression était la reprise du contrôle sur le canal de Suez qui venait d’être nationalisé par Jamel Abdel Nasser et l’élimination du président égyptien du pouvoir. Les Français et les Britanniques se sont alliés avec Israël contre Nasser pour des motivations différentes. Pour le premier ministre britannique de l’époque, Anthony Eden, le canal représentait « la survie du grand empire britannique » (Britain’s great imperial lifeline) et ce tout particulièrement pour le pétrole. A cette époque, 1.5 million de barils transitait chaque jour par le canal, soit plus de 65% des importations de pétrole de l’Europe de l’Ouest et 10% de l’offre mondiale de brut. En revanche, bien que la France fût actionnaire dans l’entreprise qui gérait le canal, l’implication française dans l’agression tripartite visait la tête de Nasser, car celui-ci soutenait le soulèvement algérien.

La guerre contre l’Egypte a été mise en échec grâce aux pressions de l’Union Soviétique et du président américain, Eisenhower. Le président des Etats-Unis avait menacé de mettre un veto sur un crédit sollicité auprès du FMI par la Grande Bretagne. La perspective d’un effondrement financier a forcé la Grande Bretagne à accepter le retrait de ses troupes. Il faut dire que la Grande Bretagne avait déjà contracté un crédit auprès des Etats-Unis en 1946, crédit qu’elle n’a fini de rembourser qu’en 2006 ! Quant aux Français, dont les troupes avaient été placées sous commandement britannique, ils se sont sentis trahis. Plus jamais ils ne pourront compter sur le Perfide Albion ! Cette aventure poussera les Français à chercher des alliés ailleurs. C’est dans ce contexte qu’un an plus tard, le Traité de Rome a été signé. Le président français, De Gaulle, fera tout pour éloigner les Britanniques de la Communauté Economique Européenne. Les deux puissances coloniales européennes, la France et la Grande Bretagne, ont subi une humiliation suite à leur échec dans la guerre de Suez. Le premier ministre Britannique a démissionné et la France s’est empressée de passer à la 5ème République.

La Grande Bretagne a fini par rejoindre la CEE en 1973. Elle a été « l’homme malade de l’Europe » (The sick man of Europe) jusqu’à l’arrivée de Thatcher au pouvoir en 1979. Mais c’est la victoire de la Grande Bretagne dans la guerre des Malouines, en 1982, qui mettra fin à plus de trois décennies d’humiliation des Britanniques et qui leur donnera des envies de jouer à nouveau au Grand Jeu. Etrangement, le Prince Andrew a participé activement dans l’armée pendant la guerre des Malouines.

L’action d’Eisenhower était l’unique dans son genre contre Israël. Elle s’explique d’abord et avant tout par le fait que le président américain avait été complètement mis à l’écart du plan de guerre contre l’Egypte. Ensuite, Eisenhower n’avait pas apprécié le timing de l’agression tripartite qui a eu lieu juste avant l’élection présidentielle américaine et au milieu de l’intervention soviétique en Hongrie. Enfin, Eisenhower craignait que l’agression contre l’Egypte ne rapproche d’autres nations du camp soviétique.

Les craintes des Occidentaux de voir les mouvements nationalistes accéder au pouvoir vont encore s’accentuer après la guerre de 1973, lorsque les pays arabes producteurs de pétrole ont pris le contrôle des quotas de production et de la tarification du pétrole. Le retard scientifique et industriel des pays arabes ne leur permettait pas de maîtriser les aspects technologiques de l’industrie pétrolière en matière d’extraction et de raffinage. Donc, les conglomérats occidentaux ont continué à opérer dans le Golfe persique et à exercer du lobbying auprès de leurs propres gouvernements afin de préserver leurs intérêts.

Le président US Gerald Ford et le Chah d’Iran, Mohammad-Réza Pahlavi

Avec un Shah au pouvoir absolu et totalement soumis aux intérêts américains, les Etats-Unis ont armé l’Iran. Cette politique d’armement va se renforcer lorsque le premier ministre britannique, Harold Wilson, annonce en 1968 que la Grande Bretagne va retirer ses troupes du Golfe persique.

Les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) montrent que les Etats-Unis avaient choisi de faire de l’Iran une puissance militaire régionale. Le graphique 1 ci-dessous donne la Valeur de l’Indice de Tendance (VIT) du SIPRI [1] pour les exportations d’armes vers les pays indiqués. Le graphique 2 donne la part des exportations d’armes américaines dans la VIT. Le premier graphique montre que le volume des exportations d’armes vers l’Iran a augmenté avant le départ des troupes britanniques en 1971. Le graphique 2 révèle que les Etats-Unis n’ont commencé à exporter des armes vers l’Arabie saoudite qu’à partir de 1972. En 1974, la totalité des armes acquises par l’Arabie saoudite provenait des Etats-Unis, annonçant le début du cycle des pétrodollars. Mais ce n’est qu’après la révolution iranienne de 1979 que l’Arabie saoudite a sensiblement augmenté ses importations d’armes. A partir de cette même date, les Etats-Unis ont cessé d’exporter des armes vers l’Iran (les petits pics que l’on voit sur le graphique 2 entre 1984 et 1985 pour l’Iran sont, selon le site du SIPRI, des pièces de rechange commandées avant 1979 et livrées via des pays tiers).

Le volume des exportations d’armes vers l’Iran s’explique par deux facteurs. D’abord, les américains savaient que s’ils ne fournissaient pas d’armes à l’Iran, alors la France le ferait. Ensuite, toutes les armes exportées vers l’Iran n’étaient pas en réalité destinées au Shah. Suite à l’invasion de Chypre par la Turquie en 1974, le Congrès américain a imposé un embargo de livraison d’armes à la Turquie. En 1975, Henry Kissinger et le Shah s’étaient mis d’accord pour contourner la décision du Congrès américain en acheminant des armes pour la Turquie via l’Iran. Mais cette entente entre les dirigeants américains et le Shah d’Iran n’était que de façade et très circonstancielle. En effet, un grand sujet de discorde les opposait : le prix du pétrole. Le désaccord sur le niveau des prix du pétrole conduira les Américains à abandonner le Shah d’Iran et à la révolution iranienne.

Les « Scowcroft Papers » comprennent des transcriptions de conversations entre les présidents des Etats-Unis (Richard Nixon et Gerald Ford) avec certains de leurs ministres ainsi qu’avec d’autres personnalités politiques. On y apprend par exemple que le 17 août 1974, le tout nouveau président des Etats-Unis, Gerald Ford, s’est entretenu avec son ministre des affaires étrangères, Henry Kissinger, pour que ce dernier le mette au courant des principaux problèmes liés à la politique étrangère. Les Etats-Unis sentaient déjà l’effet de la hausse des prix du pétrole sur leur économie. Le gouvernement tenait à ramener le prix du baril de 12 à $7. Mais le Shah d’Iran était catégoriquement opposé à une quelconque baisse des prix. Kissinger le considérait comme un ami des Etats-Unis, entre autres, parce qu’il n’a pas suivi l’embargo pétrolier organisé par les pays arabes. En outre, Kissinger craignait que la proposition saoudienne d’augmenter la production ne soit qu’un moyen pour le roi Fayçal de rendre les Américains fortement dépendants du pétrole saoudien. En revanche, le ministre des finances, William Simon, voulait forcer le Shah à baisser les prix.

Henry Kissinger : (William) Simon wants a confrontation with the Shah. He thinks the Saudis would reduce prices if the Shah would go along. I doubt the Saudis would get out in front. Also the Saudis belong to the most feckless and gutless of the Arabs. They have maneuvered skillfully. I think they are trying to tell us — they said they would have an auction — it will never come off. They won’t let us live with lower prices but they won’t fight for them. They would be jumped on by the radicals if they got in front. The Shah is a tough, mean guy. But he is our real friend. He is the only one who can stand up to the Soviet Union. We need him for the balance against India. We can’t tackle him without breaking him. We can get to him by cutting military supplies, and the French would be delighted to replace them.

Gerald Ford : He didn’t join the (oil) embargo.

Henry Kissinger : Right. (William) Simon agrees now, though. The strategy of tackling the Shah won’t work. We are now thinking of other ways.

Henry Kissinger : Simon veut une confrontation avec le Shah. Il pense que les Saoudiens réduiraient les prix si le Shah faisait le premier pas. Je doute que les Saoudiens fassent le premier pas. Les Saoudiens font aussi partie des Arabes les plus empotés et les plus dégonflés. Ils ont manœuvré habilement. Je pense qu’ils essaient de nous dire – ils ont dit qu’ils auraient une vente aux enchères [les Saoudiens avaient promis à Simon de vendre aux enchères plus d’un million de barils additionnels par jour. Ils ont estimé que cette quantité réduirait les prix de 12 à $7. Mais le Shah s’en est rendu compte et a menacé de baisser sa production] – cela ne va jamais marcher. Ils ne nous laisseront pas vivre avec des prix plus bas, mais ils ne se battront pas pour des prix élevés. Les radicaux leur tomberaient dessus s’ils faisaient le premier pas pour baisser les prix. Le Shah est un gars dur et malveillant. Mais il est notre véritable ami. Il est le seul à pouvoir résister à l’Union soviétique. Nous avons besoin de lui pour l’équilibre contre l’Inde. Nous ne pouvons pas l’attaquer sans le briser. Nous pouvons l’atteindre en coupant les approvisionnements militaires, mais les Français seraient ravis de les remplacer.

Gerald Ford : Il n’a pas rejoint l’embargo (pétrolier).

Henry Kissinger : Absolument. (William) Simon est d’accord maintenant. La stratégie de forcer la main du Shah ne fonctionnera pas. Nous réfléchissons maintenant à d’autres moyens [Kissinger voulait sensibiliser les consommateurs Américains et Européens à la facture pétrolière de sorte à baisser la demande ou du moins à faire croire au Shah que la demande mondiale de pétrole va baisser].

Après l’assassinat du roi Fayçal, le Shah d’Iran s’est rendu en Arabie saoudite le 28 avril 1975, là où il s’est entretenu avec le roi Khalid et le prince héritier Fahd Bin Abdel Aziz qui était le « Mohamed Bin Salman » de l’époque. Après cette visite, le Shah s’est rendu à Washington.

The Shah of Iran : I spoke to the Saudis. I said, you don’t need money, what you need is clean government.

Henry Kissinger : They add 10 percent to every contract.

The Shah of Iran : That’s the minimum. The French do 20 percent. I told (Crown Prince) Fahd this and he knows it. If they can’t liquidate bribery and bring in non-family people, they will not remain stable.

Henry Kissinger : Won’t the non-family people overthrow them?

The Shah of Iran : No, they will bring them into the establishment.

Gerald Ford : Henry told me what he told you we would do if there were a Qaddafi-like development in Saudi Arabia. I reaffirm it.

The Shah of Iran : That is good. I think Egypt should be invited to join an invasion force. So we must discuss in detail to what extent we get Egypt in. If it is totally non-Arab, there might be some resistance, but the extent of Arab participation is worrisome.

Henry Kissinger : I worry about an Egyptian army in Saudi Arabia. Political support is good; maybe a few troops.

Gerald Ford : How good is the Saudi military?

The Shah of Iran : Not very. It is small.

Le Shah d’Iran : J’ai parlé aux Saoudiens. J’ai dit, vous n’avez pas besoin d’argent, ce dont vous avez besoin, c’est d’un gouvernement propre.

Henry Kissinger : Ils ajoutent 10 pour cent à chaque contrat.

Le Shah d’Iran : C’est le minimum. Les Français font 20 pour cent. J’ai dit cela à Fahd (le Prince héritier) et il le sait. S’ils ne peuvent pas liquider la corruption et faire venir des personnes hors de la famille royale, ils ne resteront pas stables.

Henry Kissinger : Les gens hors famille ne vont-ils pas les renverser ?

Le Shah d’Iran : Non, ils vont les amener dans l’establishment.

Gerald Ford : Henry (Kissinger) m’a dit ce qu’il vous a dit que nous ferions s’il y avait un régime de type Kadhafi en Arabie Saoudite. Je le réaffirme. [Ford avait l’intention d’envahir l’Arabie saoudite et de saisir toutes les installations et tous les champs pétroliers].

Le Shah d’Iran : C’est bien. Je pense que l’Egypte devrait être invitée à rejoindre une force d’invasion. Nous devons donc discuter en détail la manière dont nous faisons participer l’Égypte. Si l’invasion est totalement non arabe, il pourrait y avoir une certaine résistance, mais l’ampleur de la participation arabe est inquiétante.

Henry Kissinger : Je m’inquiète pour une armée égyptienne en Arabie Saoudite. Le soutien politique est bon ; peut-être quelques troupes.

Gerald Ford : Est-ce que l’armée saoudienne est forte ?

Le Shah d’Iran : Pas vraiment. C’est une petite armée.

Juste avant son retour en Iran, le Shah annonce qu’il veut une autre augmentation des prix du pétrole laissant le président des Etats-Unis perplexe. Le 19 janvier 1976, le ministre de la défense Américain, Donald Rumsfeld, a eu une réunion avec le responsable des achats d’armes iranien, le Général Hassan Toufanian. Toufanian accuse le Pentagone de gonfler les prix des armes pour compenser le coût de l’importation du pétrole iranien. Des insultes s’en suivirent. Rumsfeld mettra une fin à la conversation. Maintenant, le Shah avait deux ennemis jurés au sein de l’administration américaine : le ministre des finances, Simon, et le ministre de la défense, Rumsfeld. Lorsque cette même année le Shah annonce qu’il escompte avoir une hausse de 20 à 25% des prix du pétrole en 1977, Alan Greenspan, le conseiller économique de Ford, prévient qu’une telle hausse ruinerait la Grande Bretagne, la France et l’Italie et qu’elle finirait par provoquer une crise financière majeure aux Etats-Unis.

Deux semaines avant le sommet de l’OPEP de décembre 1976 à Doha, les Etats-Unis convoquent l’ambassadeur de l’Arabie saoudite à Washington. Le président Ford lui annonce qu’une hausse des prix du pétrole ne profiterait qu’à l’Union Soviétique et aux communistes à travers le monde. Ensuite, le président Américain précise que si l’Arabie saoudite veut avoir un partenariat stratégique avec les Etats-Unis, alors elle doit agir en tant qu’allié. Le deal fut conclu dans le secret. Lors du sommet de Doha, l’Arabie saoudite agira de sorte à ce que les membres de l’OPEP ne s’entendent pas sur les prix. Finalement, les prix n’augmentent que très peu. Les rêves du Shah d’Iran se transforment en cauchemars dès 1977. Les ventes du pétrole iranien observent des chutes de 2 millions de barils par jour. L’inflation oscille entre 30 et 40% et la production industrielle baisse de 50%. Les protestations contre le Shah commencent dès le mois d’octobre 1977. Elles se transforment rapidement en une révolution. Délaissé par ses anciens alliés occidentaux, le Shah finit par quitter l’Iran.

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[1] Voir le site du sipri pour les détails du calcul de l’indice.

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