La création monétaire par les banques commerciales ou le miracle des réserves fractionnaires

Tribune | Par Montacer BEN CHEIKH, Maître de conférences des universités
La Banque Centrale de Tunisie

L’une des missions de la banque centrale est d’émettre des pièces et des billets de banque. Ces pièces et ces billets constituent ce qu’on appelle la monnaie fiduciaire (du latin fiducia qui signifie confiance, fiat money en anglais). La monnaie fiduciaire ne constitue qu’une partie de la monnaie en circulation ou encore de l’offre monétaire. La grande partie de l’offre monétaire est créée par les banques commerciales (high street banks en anglais).

Afin de garantir la disponibilité de liquidité en cas de retraits massifs par les dépositaires, la loi exige que les banques commerciales placent une partie des dépôts de leurs clients à la banque centrale. Cette partie s’appelle les réserves obligatoires (reserve requirement). Ces réserves sont rémunérées ou pas selon les pays (à un taux de dépôt, deposit rate en anglais). Le taux des réserves obligatoires (Required Reserve Ratio – RRR) est déterminé par la banque centrale. Il est l’un des trois instruments de politique monétaire dont elle dispose (avec les opérations d’open market et le taux d’intérêt).

Ainsi, si la banque centrale veut lutter contre l’inflation, elle peut augmenter le taux des réserves obligatoires empêchant ainsi les banques commerciales d’accorder beaucoup de crédits. C’est la politique qui a été suivie par la Banque de Chine entre 2009 et 2010 pour contenir l’inflation. La Banque de Chine a fixé un taux de réserves obligatoires allant jusqu’à 18.5%. Le taux des réserves obligatoires dans la zone euro est actuellement de 1%.

Il ne faut pas confondre les réserves obligatoires avec le capital économique. Les réserves obligatoires sont fixées pour assurer la disponibilité de l’argent liquide. En revanche, le capital économique doit être constitué par les banques et les institutions financières pour couvrir les risques qu’elles encourent.

Le moyen le plus simple de comprendre le mécanisme par lequel les banques créent de la monnaie est de supposer qu’il n’existe qu’une seule banque commerciale dans le pays. Supposons qu’un client dépose un million de dinars dans cette banque. Supposons, pour simplifier les calculs, que le taux des réserves obligatoires soit de 10%. Ainsi, la banque doit déposer à la banque centrale 100,000 dinars dans le cadre des réserves obligatoires.

Il lui reste 900,000 dinars qu’elle peut accorder en crédits. Supposons qu’une entreprise X, qui produit des crèmes glacées, sollicite la banque pour avoir un crédit de 900,000 dinars en vue d’acheter du lait auprès d’une entreprise Y. Lorsque la banque accorde les 900,000 dinars à l’entreprise X, elle ne lui donne pas réellement de l’argent liquide. La banque crédite le compte courant de l’entreprise X par une simple écriture comptable en inscrivant « prêt » dans la colonne actif et « dépôt » dans la colonne passif.

L’entreprise X peut maintenant faire un chèque bancaire, qui n’est rien d’autre que l’argent de la banque commerciale, de 900,000 dinars à l’entreprise Y. Lorsque l’entreprise Y dépose ce chèque à la banque, cette dernière est tenue de déposer 90,000 dinars à la banque centrale en tant que réserves obligatoires. Il lui reste 810,000 dinars qu’elle peut accorder en crédits. La banque va continuer à accorder des crédits par de simples écritures comptables.

On démontre qu’au bout du compte la banque aura créé 10 millions de dinars (les mathématiciens ont compris qu’il s’agit d’une suite dont la somme est égale 10 millions de dinars) soit 10 fois le dépôt initial. C’est ce qu’on appelle le « miracle » des réserves fractionnaires.

L’exemple précédent suppose qu’il n’y a pas ce que les banquiers appellent des fuites en dehors de leur système. Autrement dit, il n’y a pas de paiements en espèces (l’argent de la banque centrale) et tous les fonds sont redéposés à la banque. C’est la raison pour laquelle le lobby des banques incite les gouvernements à supprimer le cash et tous les prétextes (terrorisme, contrebande, etc.) sont bons pour pousser dans ce sens.

Dans le monde réel, il y a des fuites en dehors du système des banques commerciales, mais vous auriez remarqué que ces banques arrivent à créer de la monnaie avec un taux d’intérêt nul. Donc, l’augmentation de l’offre monétaire par les banques commerciales ne sera pas aussi élevée que dans le cadre de l’exemple hypothétique précédent, mais la création monétaire par les banques commerciales reste quand même très élevée.

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