Moez Mrabet : Entrée en résistance culturelle

Moez Mrabet : Entrée en résistance culturelle

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Moez Mrabet | CP : Webdo
Moez Mrabet… Une rencontre qui aurait pu se faire à Dar Sébastian, pour parler du programme de l’année 2018, déjà riche en projet et en rendez-vous. On aurait pu traiter des assises de la culture, de cette Académie des Arts et de la culture, de la pépinière de projets pour les jeunes artistes, des jardins des arts ou du prochain symposium d’art moderne. Mais les événements aussi absurdes soient ils, en décident autrement. C’est l’actualité politique, budgétaire et judiciaire qui place Moez Mrabet au cœur du débat public.

Le samedi 6 janvier 2018 Moez Mrabet réintègre sa fonction de professeur à l’institut supérieur d’art dramatique (ISAD) après un détachement, « brutalement interrompu » auprès du ministère des Affaires Culturelles. L’artiste, professeur d’art dramatique a été limogé en novembre 2017 de son poste de directeur du festival international et du centre culturel international de Hammamet. Accusé de mauvaise gestion, et démis de ses fonctions, Moez Mrabet, est un homme en colère. Sa blessure n’est pas narcissique, c’est un sentiment d’injustice, face à « des accusations infondées et sans preuves et un limogeage intempestif» malgré un bilan unanimement salué.

Qui est Moez Mrabet : artiste, gestionnaire ou résistant ?

C’est un homme qui se dresse « face à l’absurde des pratiques d’un autre temps politique que nous pensions révolu, et qui sournoisement reprend du terrain. » Au cœur d’une tourmente médiatico-judiciaire, c’est pourtant, un homme galvanisé d’espoir que l’on retrouve. Riche de son engagement et d’un collectif de soutien qui croit en son projet, celui de la refonte nécessaire de la politique culturelle.

Portait d’un passionné, inspirant, qui paye le prix fort d’un idéalisme que l’on pensait permis sept ans après la « fin » de la dictature. Son parcours est celui d’un artiste dévoué à l’art comme aux idées de nation, de liberté, et de dignité. Des valeurs qui ont marqué ses choix artistiques depuis les amoureux du café désert à Khamsoun, ou Yahiya Yaïch. Refus de la censure, sincérité du jeu, ce spécialiste de Stanislavski est un artiste sans concession et un militant de la société civile.

Après des études doctorales en art dramatique aux Etats-Unis, Moez Mrabet revient, et se jette dans l’effervescence post-révolutionnaire, questionnant le corps, la citoyenneté, les brisures sociales, l’identité…il déshabille la tunisianité tourmentée dans son « Streaptease » en 2014, questionne les résidus d’humanité qui nous restent dans « Escale 32 » en 2015 et ne cesse de batailler comme tous les artistes et les intellectuels pour une politique culturelle nationale, démocratique et participative.

Un accès à la culture pour tous, « seul salut de cette nation qui renait après le gel des consciences par la dictature ». Les promesses d’une « Movida » espérée en 2011, ne sont pas complètement tenues, mais tout reste à faire. C’est du moins ce qui le motive aujourd’hui encore. Quand la ministre Sonia Mbarek fait appel à lui pour diriger le Festival international de Hammamet et le centre culturel international Dar Sébastian en février 2016, l’artiste « se jette à corps perdu dans le projet.»

La rencontre d’un homme passionné et d’un site passionnant

« Dans cette aventure, le héros, c’était le centre, ce lieu mythique de dar Sébastian » affirme Moez Mrabet. Monument d’architecture classé, la villa et son parc portent encore la gracieuse présence de son propriétaire Georges Sébastian, et des grandes figures artistiques du siècle dernier, qui y ont séjourné. Ici résidèrent André Gide, Giacometti, Bernanos, Paul Klee, Rommel et Churchill.

En 1962 Dar Sébastian devient le Centre Culturel International de Hammamet et accueille depuis les Festival International de Hammamet. Un statut historique prédestiné au rayonnement régional, national et international. Moez Mrabet, entouré d’une équipe de passionnée et d’une société civile convaincue et engagée se lance dans la réhabilitation du lieu pour ,afin qu’il se réapproprie son identité et sa stature : « Un centre culturel de rencontre, un lieu d’échange, de rayonnement culturel»

Autopsie d’un succès condamné

Pendant vingt et un mois, deux sessions de festival et une année d’activité, Moez Mrabet et son équipe ont œuvré à assoir un projet cohérent axé sur l’innovation, la création et la transmission de la culture. « Une vision nouvelle, fidèle à la conception de constitution tunisienne en matière de droits culturels, et à la politique officiellement prônée par le ministère des affaires culturelles » affirme l’ancien directeur. Le centre s’est ouvert sur la ville, reprenant sa place naturelle de maison hammeettoise, « un cadre propice, aux rêves légitimes pour une culture, innovante, digne, égalitaire et citoyenne ».

Après la restructuration du festival, qui a retrouvé pour sa 52ème édition ses codes et l’excellence de ses prestations, le jeune directeur a entamé une refonte totale de l’activité du Centre culturel international de Hammamet. L’Académie de la Méditerranée pour la culture et les arts a vu le jour, « un Think Tank où s’évaluent, et se discutent les états généraux de la culture tunisienne, dans une synergie qui a regroupé tous les actants culturels : artistes, fonctionnaires du ministère de tutelle, juristes et intellectuels ». Ces Assises de la culture ont impliqué le Réseau associatif de Hammamet pour consolider « l’idée d’une politique culturelle, citoyenne, vivante et locale. »

Une « révolution » dans le microcosme hammettois. Dar Sébastian est devenu le cœur battant d’Hammamet tout au long de l’année .Après Les Journées de la musique contemporaine, le festival du cinéma féminin « Regards de Femmes » Journées de l’écriture théâtrale ainsi que le Forum d’art contemporain, Forum de la photographie, Forum du film documentaire, Festival international du piano ,le festival d’art lyrique « Dar Sébastien chante l’Opéra » , outre les résidences d’artistes, les diverses expositions, les rencontres du vendredis…

« Une dynamique exceptionnelle basée sur une vision », une démocratisation culturelle, une métaphysique doublement exigeante : Que l’art accède à l’espace public, et que le public investisse l’espace artistique. Utopiste, mais pragmatique, Moez Mrabet fera « des choix d’excellence, et non de rentabilité »pour le festival international de Hammamet : Buika, Hindi Zahra ou encore le trompettiste Ibrahim Maalouf Goran Bregovic (Serbie)… Diego El Cigala, Anouar Brahem, Beth Hart, Bar Farouk, Blanca Li, Calypso Rose… Un festival, qui a ouvert ses jardins pour les Act Now, est sorti dans la rue et épousé la ville de Hammamet dans ses Out Doors. Le FIH est allé à la rencontre de ceux qui manquaient de tout et surtout d’art avec les Urban days et les Fest wave sans oublier les débats des Majaliss El Hammamet renaissants de leurs cendres…

Peut-on imaginer que tant de projets et de succès en si peu de temps, soient soldés par un « limogeage intempestif et des allégations sans preuves de mauvaises gestion » ? Les accusations ont pourtant été avancées devant les députés lors de la discussion du budget du ministère des Affaires culturelles, en justification de la coupure budgétaire « exceptionnelle, amputant le CCIH de 65%de son budget ». Moez Mrabet, qui a porté l’affaire devant un tribunal administratif, exige aujourd’hui des preuves, et des justifications de cette décision.

Le cas Moez Mrabet, n’est malheureusement pas anecdotique. Les démissions forcées et les limogeages se sont succédés pointant à chaque fois le même mal « un autisme ministériel, une bureaucratie gangrénée et asphyxiante, une cyanose rampante, et un retour effrayant vers une politique culturelle de propagande ».

Art engagé, contre art de propagande, démocratisation, contre paupérisation et populisme, Bâtir des ponts culturels d’art vivant et digne ou des ghettos déserts sur une grande avenue de la capitale… Moez Mrabet a fait son choix, et le paye au plus fort.

Mais aujourd’hui, c’est un homme injustement « dégagé » de sa fonction qui est plus que jamais engagé pour une sa cause : celle, pour qui d’autres ont payé le prix du sang et de la vie : la dignité, la culture pour tous, être et ré-exciter sur ce sol qui en vaut la peine. Dans son combat, Moez est entouré, de la passion d’une ville, de la conscience éveillée d’une société civile, et de tous les artistes, libres penseurs et acteurs pour une politique culturelle, digne de nous. Une culture, comme il aime, comme nous aimons.

ADD

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