Nicolas Beau : « La Tunisie, un laboratoire formidable, ébranlé par un contexte...

Nicolas Beau : « La Tunisie, un laboratoire formidable, ébranlé par un contexte régional épouvantable »

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Journaliste et écrivain français,  ancien du Monde, Libération et Le Canard Enchaîné, Nicolas Beau est l’auteur de deux livres sur la Tunisie, « La Régente de Carthage », publié en 2009 (La Découverte, avec Catherine Graciet) et « Notre ami Ben Ali » en 1999 (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi). Il a également été directeur de la rédaction de Bakchich et est professeur associé à l’Institut Maghreb (Paris 8).

De passage à Tunis, Webdo l’a rencontré :

Webdo : Au cours des événements de décembre 2010, comment aviez-vous analysé la situation à chaud ? Aviez-vous imaginé que ce serait une révolution et non de simples protestations de rue ?

Nicolas Beau : A l’époque je m’occupais d’un site qui s’appelait Bakshish. On était parmi les rares qui traitions assez régulièrement l’actualité tunisienne. Quand les premières manifestations de rue se sont déclenchées, il y avait des affrontements, et ça faisait penser à Gafsa deux ans auparavant, des événements qui n’avaient pas embrasé la Tunisie. 

Mais ce qu’on constatait vraiment c’est que par rapport à des manifestations qui étaient quand même plus étendues qu’à l’époque de Gafsa, il y avait une réaction des médias français extrêmement timorée. Il y avait quelques brèves ici et là mais incontestablement ça ne faisait pas la une. Et du coup, de Paris, à l’époque je ne pouvais pas venir en Tunisie, les médias donnaient l’impression que c’était effectivement des éruptions sporadiques qui allaient disparaître.

En plus, il y avait l’image d’un régime assez fort sur le plan sécuritaire, défendu par les Occidentaux. Donc au mois de décembre, je pense que depuis Paris on n’avait pas conscience que c’était le début d’un mouvement qui allait balayer Ben Ali.

Au lendemain de la révolution, quel regard avez-vous porté par rapport à ce qui s’était passé ?

Le départ donc de Ben Ali était un moment d’euphorie incontestable même si au début c’était difficile d’y croire, et ça a pris tout le monde à contre-pied, il y avait une impression assez étrange.

Depuis, je suis revenu beaucoup en Tunisie après des années d’absence. J’étais quand même, comme journaliste, engagé un petit peu dans ce combat contre la dictature de Ben Ali et c’est peut-être un des rares sujets sur lequel je me suis senti un peu plus qu’un journaliste.

Donc évidemment quand c’est arrivé on s’est réjoui et à titre anecdotique, le livre que j’avais écrit en 2009 « la Régente de Carthage » n’avait pas eu une recension dans la presse française, mais lorsque Ben Ali est parti j’ai eu directement par la suite trois journaux télévisés.

Concernant l’analyse, tout le monde essayait de trouver les bonnes raisons pour expliquer pourquoi ça c’était produit en Tunisie, alors que c’était le dernier pays où l’on pouvait s’attendre à de tels événements. A l’époque le Maroc avait l’air extrêmement renfermé sur lui-même, avec des pronostics sombres. L’Algérie aussi, c’était la boite noire.

Bon après concernant le regard qu’on pouvait porter, il y avait ceux qui pensaient à une espèce de complot qatari-américain, et il y avait ceux qui surestimaient un peu les forces de l’opposition à Ben Ali. Ce dernier, durant la dernière semaine, a perdu ses plus fidèles soutiens qui se sont retournés contre lui et je pense incontestablement qu’il y a eu des mouvements de rue qui ont précipité son départ.

Et puis il y a eu une espèce de « Révolution de palais » dont il faudra décrire les contours un jour, qui a quand même finalement terminé la boucle. C’est à dire qui a quand même contribué au départ de Ben Ali.

Pourquoi finalement tout ce mouvement populaire a abouti ? il a aussi des raisons qui ne tiennent pas à la mobilisation de la rue et aux contradictions du pouvoir, au rôle des américains etc… Il faut dire qu’il y a une faible production d’ouvrages d’histoire sur cette période, ces années Ben Ali. On ne dit pas grand-chose. Il y a des témoignages ponctuels mais il y a assez peu d’ouvrages qui reviennent sur cette période.

Le France a été, à plusieurs reprises, critiquée pour ne pas avoir joué le rôle « attendu » dans le soutien de la Tunisie post-révolutionnaire. Selon vous, quel est le pays qui a « arraché » ce rôle ?

C’est sûr que d’abord la France de Sarkozy a soutenu le régime Ben Ali jusqu’au dernier moment. Après elle s’est retournée pour finalement déclarer la guerre à Kadhafi afin de se refaire un peu une « virginité » à un moment historique qui se profilait, et peut être pour d’autres raisons plus prosaïques.

En Europe, on sait que les Allemands se sont pas mal mobilisés pour la Tunisie en termes économiques, sécuritaires et aides à la société civile. Ils ont profité visiblement de l’ambiguïté française pour exister. Mais je pense que collectivement l’Europe n’a pas joué de rôle en tant que tel. Il y a aussi les Canadiens et les Américains qui ont joué un rôle majeur et décisif.

Et puis il y a les pays du Golfe, il ne faut pas sous-estimer par exemple le rôle du Qatar qui a joué la carte de la transition. Les Saoudiens et les Emirats arabes unis beaucoup moins, mais qui ont également joué des jeux totalement différents.

Donc pour finir je dirai les Etats-Unis et les pays du Golfe sont les pays ont joué les cartes maîtresses dans la Tunisie post-révolution.

Quelles différences y-a-t-il entre la Tunisie de 1999 (Notre Ami Ben Ali, l’envers du « miracle tunisien »), de 2009 (La régente de Carthage) et celle d’aujourd’hui ?

Je pense que le livre « Notre ami Ben Ali », était excessivement négatif, peut-être à cause de mon interdiction d’entrer en Tunisie et mes rencontres avec les gens les plus opposants au régime. Et en 1999, c’est encore Ben Ali qui était vraiment aux commandes avec son entourage. Il avait quand même laissé une place à la bourgeoisie industrielle tunisienne qui cohabitait à l’administration assez peu dessinée.

Et puis il y a eu les années de la montée en puissance de Leila Ben Ali et de ses entourages, parallèlement avec un certain déclin de Ben Ali. Après sur le plan du partage du gâteau, il y avait une forme de rationalité et de régulation, y compris de la corruption.

J’ai découvert après 2011 que 2000 policiers ont été virés pour avoir été soupçonnés d’avoir quelques inclinations pour les islamistes, mais beaucoup aussi pour des faits de corruption. Il y avait donc une forme de régulation, après il y en a plus et c’est sûrement un des facteurs qui ont contribué au fait que les entourages de Ben Ali se sont retournés contre lui et là il n’y avait pas de limites.

A cette époque, même au sein du parti au pouvoir, les gens trouvaient que ça ne pouvait pas continuer ainsi, avec toute initiative contrariée par les appétits des clans quasi-mafieux autour du président, qui ont incontestablement changé entre 1999 et 2009.

En revanche, Pour « La régente de Carthage » en 2009, on avait beaucoup de mal à trouver des informations, on supposait qu’il était en train de mettre la main sur le pouvoir. Tous ce qu’on a pu savoir depuis a effectivement montré que là on était plutôt en retrait par rapport à ce qui se préparait, c’est-à-dire un pouvoir de contrôle, y compris au niveau de l’appareil sécuritaire, et on basculait vers un régime de « dictature pseudo-mafieuse », qui a changé radicalement en 10 ans.

Aujourd’hui, c’est plus compliqué, et je ne suis pas venu en Tunisie depuis un moment pour des raisons personnelles, donc franchement j’essaye toujours de comprendre la situation actuelle du pays. Il y a une seule chose, je trouve que les Tunisiens jouissent d’une liberté d’expression formidable, chose qui a été quasiment absente sous Ben Ali et sous Bourguiba,  

Et on sent ceci même dans les rapports internationaux, par rapport à d’autres pays de la région, qu’on est dans un pays de liberté quand même. Bien sûr avec les soucis économiques qui viennent cogner à la porte, les gens oublient cette liberté mais ceci n’empêche, elle est bien présente.

Une difficulté économique qui affecte également la transition démocratique en Tunisie. Selon vous, quelle serait la « recette » de la réussite de cette transition ?

Là je ne peux pas répondre parce que ce n’est pas possible de donner des conseils à un peuple ou à une classe politique. Mais je pense que si je peux émettre un vrai regret, c’est que quel que soient ses difficultés, la Tunisie s’en sortirait relativement bien si c’était une île protégée partoutes les bonnes et mauvaises fées autour du berceau.

Et là le contexte régional est quand même épouvantable entre l’Egypte qui est devenue une espèce de dictature insensée, la Libye avec des îlots djihadistes, l’Algérie qui se trouve dans un état d’apesanteur. Il y a aussi l’Afrique basculée vers des régimes de plus en plus durs et une islamisation au Mali et au Nigeria. Des pays européens qui sont repliés sur eux-mêmes avec des tas de difficultés.

Donc pour finir, il faut dire que l’avenir de la Tunisie ne dépend pas que des Tunisiens aujourd’hui, et sans faire du tout de théories complotistes, mais on ne peut pas nier qu’il y a un contexte international qui pèse beaucoup sur l’avenir de ce pays.

La Tunisie est un pays que j’aime beaucoup, c’est un laboratoire formidable et évidemment on espère tous que la trajectoire va continuer à être la même. Il faut dire qu’il n’y a aucune « transition facile ».

Propos recueillis par Imene Boudali

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