Festival de Cannes: L’important est de participer!

Festival de Cannes: L’important est de participer!

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La cérémonie de remise des prix de la section Un Certain Regard vient de s’achever.

Après bien du suspense, le palmarès à été enfin divulgué :

Prix Un Certain Regard :  Lerd (un homme intègre) de Mohammad Rasoulof (Iran)

Prix du jury: La fille d’Avril de Michel Franco (Mexique)

Prix de la mise en scène: Taylor Sheridan pour le film Wind River (USA)

Prix de la poésie du cinéma :  Barbara de Mathieu Amalric (France)

Prix de meilleure interprétation : Jasmine Trinca pour son rôle dans le film Fortunata (Italie)

 

Pendant toute la durée du festival, nous avons prié pour que notre film tunisien La belle et la meute de Kaouther Ben Hania gagne le prix Un Certain Regard. Mais à la limite, ce n’était pas le plus important. Qu’il remporte ou pas de prix, le film était déjà une réussite. Qu’il soit sélectionné en compétition officielle à Cannes et qu’il fasse l’objet d’autant d’éloges était en soit une fierté pour l’équipe du film et même pour tous les Tunisiens.

L'équipe du film La Belle et la Meute à Cannes
L’équipe du film La Belle et la Meute à Cannes

Le film inspiré de l’histoire vraie de Mariem, cette jeune femme qui avait porté plainte contre trois policiers pour viol et extorsion de fonds, a beaucoup plu et fait parler de lui à Cannes. En effet, bien que d’un point de vue technique, le film comporte quelques faiblesses ou erreurs, à quelques rares exceptions près, tous étaient unanimes pour dire que ces faiblesses devaient être ignorées ou pardonnées tellement le film était important par tous ses autres aspects.

Et puis, comme l’a souligné Georges David de la Commission Royale Jordanienne du Film, que sont ces erreurs lorsque l’on voit le génie de Kaouther Ben Hania qui se joue des genres? Dans Le Challat de Tunis, elle traite une fiction sous forme de documentaire, dans Zaineb n’aime pas la neige, elle transforme un documentaire en fiction, et dans ce dernier film elle transforme un film en pièce de théâtre!!!

D’après lui, cette façon de découper le film en 9 actes a donné encore plus de force à son propos. Cela a permit d’insister sur le drame de cette jeune femme et sur son combat. Kaouther en faisant ce choix et en ne montrant pas la scène du viol, a évité tout voyeurisme et toutes discussions superflues sur le viol, et a obligé le spectateur à se concentrer sur l’essentiel: comment faire valoir les droits de la victime?

Suite à la projection du film, la réalisatrice avait été submergée par les demandes d’interviews par les journalistes étrangers. Je la voyais au Pavillon Tunisien ou elle a donné un grand nombre de ses rendez-vous, répondre aux divers journalistes avec le sourire.

Le film a eu droit à des articles dans divers magazines prestigieux, dont le Hollywood Reporter et le Screen Daily. Il a également fait la couverture du magazine Les écrans.

La Belle et la Meute en couverture du magazine Les Ecrans
La Belle et la Meute en couverture du magazine Les Ecrans

La belle et la meute a aussi été classé par le magazine suisse NZZamSonntag parmi les 5 meilleurs films de la mi-temps à Cannes. Pareil pour le Hollywood Reporter qui l’a également classé parmi les meilleurs films.

Le film a aussi trouvé des distributeurs pour les marchés américain, français, chinois, belge, suisse, suédois, moyen-oriental et grec.

Ce long métrage a donné lieu à énormément de discussions parmi les festivaliers. Trois thèmes récurrents ont été abordés:

  • La réalisatrice aurait-elle du mentionner à la fin du film que dans la réalité les policiers avaient finis par être condamnés?
  • La réalisatrice aurait-elle du parler du rôle important joué par la société civile qui s’est mise du côté de Mariem et l’a soutenue jusqu’au jour de la condamnation des coupables?
  • Est-ce que ce film serait projeté en Tunisie en l’état, c’est à dire sans censure aucune?

A la première question, un grand nombre de spectateurs pensent qu’en effet, la réalisatrice aurait dû ajouter dans le générique de fin qu’après une longue lutte, Mariem, aidée de la société civile, a fini par faire condamner les coupables a une peine de 15 années de prison.

Plusieurs arguments ont été avancés:

  • cela aurait donné une meilleure image de la Tunisie, et en ce moment la Tunisie en a besoin.
  • Cela aurait donné plus de force au film et aurait prouvé que la lutte n’est pas vaine.
  • Cela aurait donné encore plus d’espoir à tous ceux qui luttent pour leurs droits dans le monde entier en général et en Tunisie en particulier.
  • Cela aurait permit de rendre un hommage à la société civile dont le rôle à été très important.

Pour ceux qui sont de l’avis contraire, et pensent que Kaouther Ben Hania a eu raison de ne pas mentionner la condamnation, le film est plus universaliste que la narration d’un fait divers Tunisien. Le film est féministe par excellence et la difficulté de faire condamner les violeurs existe dans les pays du monde entier, y compris ceux qui se considèrent développés, comme par exemple aux USA ou dans certains pays européens où les femmes qui souhaitent porter plainte contre leurs violeurs se trouvent soumises à des pressions énormes pour leur faire abandonner leurs plaintes.

Le film, sans la mention de la condamnation, s’adresserait alors à toutes les femmes de part le monde pour les encourager à se battre pour leurs droits.

En fait, d’après M. Habib Attaia et M. Nadim Cheikhrouha, coproducteurs du film, la question à été discutée à maintes reprises et avait fait l’objet de plusieurs réunions avec la réalisatrice, qui avait fini par faire son choix et trancher.

Mariem Al Ferjani dans le rôle de Mariem dans le film La belle et la meute.
Mariem Al Ferjani dans le rôle de Mariem dans le film La belle et la meute.

Quant aux autres arguments, nombreux sont ceux qui pensent que la réalisatrice n’a pas pour rôle de dorer l’image de la Tunisie, mais qu’elle le fait quand même par l’existence de ce film. Qu’un tel film, qui montre aussi crûment les méthodes brutales de la police, puisse voir le jour en Tunisie, et avec l’aide même du ministère de l’Intérieur qui est remercié en générique de fin, et qui sera projeté dans les salles tunisiennes, montre qu’en Tunisie, une certaine liberté d’expression existe.

En réalité, le film a même été doublement appuyé par le gouvernement Tunisien, puisqu’il a reçu une subvention, et à même reçu un prix dans la section Takmil des JCC 2016, or les JCC sont bien sous la tutelle du ministère de la culture !!!!

Ossama Abdel Fattah, critique de cinéma égyptien, croyait que ce film était réservé au marché étranger et serait interdit de projection en Tunisie. Ou alors, qu’il en existe deux versions, l’une pour l’étranger et l’autre pour la Tunisie. Pour lui, il est inimaginable qu’un tel film puisse par exemple exister en Egypte ou dans aucun autre pays arabe.

Rappelez vous d’ailleurs comment le court métrage égyptien Le vendeur inconnu de patates douces (The Unknown Sweet Potato Seller) qui raconte l’histoire du petit Omar, vendeur ambulant tué par un soldat, n’a jamais été distribué en Egypte et comment lors de la dernière édition du Festival International du Film de Dubaï en décembre 2016, sa projection à été annulée 24h avant la date prévue alors qu’il était censé faire partie de la compétition officielle.

Pour conclure, je trouve que chacun a raison d’après son point de vue, et justement le débat est intéressant et prouve que le film a su atteindre les spectateurs, les émouvoir et les faire réfléchir. C’est ce qui est génial. Avoir en plus un prix nous aurait fait plaisir à tous, mais l’important est bien sur de participer.

Bon vent au film, et croisons les doigts pour les prochains festivals!

La sortie nationale de ce film en Tunisie est prévue pour le mois de novembre 2017, après les JCC.

Neïla Driss

Festival de Cannes 2017

 


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