Une passion d’outre-tombe, dites-vous ?

Tribune | Par Mohamed Habib Salamouna – Professeur de français

[Alors que la Tunisie n’en finit pas de compter ses morts – victimes du terrorisme, du mauvais état des routes et de l’insalubrité ambiante ou suicidés en désespoir de cause -, nombre de médias locaux nous « gratifient » d’une plage quotidienne à la gloire de Bourguiba. On pourra donc se demander pourquoi, en ces temps de crise, certains journaux locaux, certaines chaînes de télé ou de radio, certains sites ou blogs se mettent, à qui mieux mieux, à composer le tableau poétique du « Zaïm ». ]

Les Tunisiens se découvrent, sur le tard, une passion soudaine pour le « Combattant suprême », soit ! Mais, est-ce que le président défunt était un dirigent exemplaire ? Est-ce que la politique qu’il a menée de 1957 à 1987 était une belle réussite ? Certes, Bourguiba était un brillant intellectuel (il a suivi des études de droit en France dans les années 1920), un orateur charismatique et un militant de la première heure qui a promu la condition féminine et « l’éducation pour tous », mais force nous est de constater qu’il n’a jamais été un démocrate.

Pendant son règne extrêmement long (il a même modifié la Constitution pour se faire reconnaître président à vie en 1974), il s’est comporté comme Murad III (dans la pièce de Habib Boularès, mise en scène par Aly Ben Ayed), réduisant à quia les dissidents politiques (il s’est permis le « luxe » d’éliminer Ben Youssef alors que la bataille de Bizerte faisait rage), affaiblissant l’armée (qu’il traite de « soldats en carton »), expropriant les paysans (à cause de l’expérience du collectivisme, qu’il a fini par abandonner en 1969), mettant fin à l’enseignement à la mosquée Zitouna (d’où la montée de l’intégrisme religieux) et ouvrant les bistrots pendant le mois saint (pour « booster l’économie touristique », disait-il. Or il a bu ostensiblement, à la télévision, un verre du jus d’orange en plein Ramdan !).

Par ailleurs, le couple présidentiel Bourguiba/Wassila n’est-il pas l’ébauche du ménage Ben Ali/Leila ? L’homme décrépit qui s’accroche au pouvoir, la femme coquette et ambitieuse qui tire les ficelles et les membres de « la famille royale » qui font les quatre cent coups et se la coulent douce (club « zéro de conduite », népotisme ; corruption, pratiques mafieuses, etc.) : c’est du déjà vu !

Il y a tout lieu de penser que la réinstallation (ô combien coûteuse !) des statues du « Raïs » traduit l’incapacité réelle du parti sorti vainqueur des urnes à redresser la situation. « Faire revenir Bourguiba au centre-ville reflète l’illusion d’une classe politique qui, pour ne pas regarder la réalité en face, se réfugie dans l’Histoire et les symboles », écrit, à juste titre Monsieur Hatem Bouriel dans son article intitulé : Laissons tranquille la statue de Bourguiba et publié sur Webdo.tn, le 2 mars 2016.

A l’instar des islamistes qui ont « chevauché » sans vergogne la brouette de Bouazizi, les zélateurs de Bourguiba ont « enfourché » son cheval (cheval de Troie !) pour conquérir un électorat déçu par la tournure prise par la « Révolution de Jasmin ». Persuadés que le passé est le seul guide valable pour le futur, ces fétichistes passéistes poussent le culot (alors que le pays est sous perfusion financière) jusqu’à vanter le faste de l’ère du « Leader », arguant que « hors du bourguibisme, il n’y a point de salut » ! Le « salafisme bourguibiste », tout comme les autres utopies passéistes (le « salafisme islamiste » ou le « salafisme marxiste »), n’est qu’une mystification ! Les réactionnaires sont des « tigres en papier » et le bourguibisme est le nouvel opium du peuple !

Si, malgré tout, le peuple tunisien continue à honorer la mémoire du premier président de la République (à l’instar de tous ceux qui ont milité pour l’indépendance de la patrie), il ne cède pas, pour autant, au chant des sirènes et se méfie comme de la peste de ceux qui promettent mots et merveilles « à qui veut l’entendre » et laisser tomber son « fromage ». Le temps du bourguibisme est révolu. Les Tunisiens ne sont pas plus nostalgiques que les autres peuples. Que le président défunt retourne tout son saoul dans sa tombe, ou plutôt dans son magnifique mausolée (qui a coûté la bagatelle de 3.2 millions de dinars) !

Commentaires:

Commentez...