Il était une fois : Jeux d’enfants, jeux d’antan

Tribune | Par Abdel Aziz Hali
« Osselets », « délivré », « cache-cache », « la marelle », « colin-maillard », « ballon prisonnier », « 1,2,3, soleil !», « billes », « toupie » et bien d’autres jeux collectifs, dans le milieu citadin ou rural, les enfants d’antan trouvaient du plaisir loin du monde virtuel des jeux vidéos et de l’enfermement des réseaux sociaux d’aujourd’hui. Eveil, réflexe, rapidité et attention, tels étaient les vertus des jeux du patrimoine. Retour sur une époque dorée et chargée de nostalgie.
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Carte photo d’enfants marocains dans l’oasis de Sidi Harazem, à Fès, jouant au jeu d´osselets. (Source Photo: delcampe.net)

[pull_quote_center]« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », disait Charles Aznavour dans sa célèbre chanson « La Bohème ».[/pull_quote_center]

Et oui, les enfants qui pratiquent les jeux du patrimoine ne courent plus les rues. Avec la disparition de l’esprit « Houma » (l’appartenance à un quartier), les mômes d’aujourd’hui sont, désormais, soit prisonniers des nouvelles technologies et de leurs consoles de jeux, soit bien rangés dans un club de sports et loisirs où les terrains de mini-foot en pelouse synthétique ont fini par remplacer les fameux « Btahi » (grandes places poussiéreuses), pépinière des grands footballeurs et espace de défoulement.

Même des associations tels que le mouvement des scouts tunisiens et les colonies de vacances, dont les activités accordent beaucoup d’importance aux jeux de groupe, ne ne séduisent plus les familles des classes moyennes et aisées.

Ainsi, les salles de Baby-Gym et les courts de Tennis ainsi que les Play (des clubs où on jeu à la PlayStation) et les Publi-Nets ont fini par tuer le dynamisme et la créativité des enfants que nous étions.

Exit cache-cache et cie, Désormais, nous vivons la tyrannie de l’individualisme d’une société moderne et matérialiste où il n’y a plus d’espace de liberté. Le divertissement de nos enfants est payant !

Prisonniers de leurs smartphones et tout le temps collés à leurs tablettes, une grande partie des enfants en ce début du XXIe siècle ne connaissent des jeux que les « Candy Crush » et la saga « Call of Duty ».

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Des enfants en train de jouer aux billes (Source Photo: Cigalette – choupinette77.centerblog.net)

Or, à en croire les dires de plusieurs sociologies et psycho-pédagogues, les jeux du patrimoine sont plein de vertus. Outre, le développement physique et moteur, ces jeux permettent aussi par le biais de schémas corporels l’apprentissage de l’espace et l’ancrage du sens l’orientation.

D’autres part, il y a nulle doute que certains de ces activités contribuent directement et indirectement au développement intellectuel et cognitif de l’enfant en renforçant sa compréhension des choses, son rapport de cause à effet par les actions réalisées, ses réflexions et surtout sa mémorisation.

De ce fait, ces activités de groupe ont tendance à consolider la socialisation des futurs adultes en leur apprenant des valeurs fondamentaux tels que le partage, l’entraide, l’imitation, la comparaison ou la compétitivité sans oublier le développement affectif par le voie du contact et de la communication qui s’installe entre les copains.

Hélas, de nos jours, seuls les récits des personnes âgées de plus de trente ans peuvent témoigner de la magie d’une époque où le simplisme faisait la grandeur de la Tunisie.

‘Errabbatt’, ‘Adhim Assari’ et ‘Lommirettes’ pour les enfants du Mont Semmama

C’est le cas avec Adnen Helali, enseignant de français et originaire du Mont Semmama à Kasserine. Selon lui, les enfants des hauteurs et des collines du centre-ouest tunisien avaient leurs propos jeux collectifs.

[pull_quote_center]« Entre 1980 et 1981, j’ai pratiqué des jeux qui ont disparu même de ma montagne Semmma. Leurs noms en français paraissent inexistants. Nous étions, probablement, la dernière génération à jouer ‘Errabbatt’, ‘Adhim Assari’ et ‘Lommirettes’ », fait savoir Adnen.[/pull_quote_center]

Il nous explique que le jeu du ‘Errabbatt’ consiste à ce que chacun des joueurs puisse avoir trois bâtons dans sa main et un autre implanté à dix pas en face de lui. On vise le bâton implanté à tour de rôle pour le faire tomber. Une fois qu’on n’a plus de bâtons dans la main, on doit sauter sur un seul pied pour ramasser les bâtons jetés afin de poursuivre le jeu. Le gagnant est celui qui fait tomber le premier son bâton.

En revanche, pour ce qui est du ‘Adhim Assari’, le jeu ne peut être pratiqué que la nuit. Les enfants utilisent une pierre enroulée d’un tissu blanc.

[pull_quote_center]« Tout le monde se rassemble comme au rugby et l’un d’eux la jette puis siffle, on part alors à sa quête, réparti en deux équipes. Celui qui trouve le premier la pierre « précieuse » doit courir et dribbler ou la passer à un coéquipier pour atteindre finalement le cercle du début sans être rattrapé par l’adversaire. Parfois la pierre se perd dans le noir obscur et l’on passe un long moment à la chercher. », précise M. Helali.[/pull_quote_center]

On arrive enfin au jeu de ‘Lommirettes’ qui signifie, selon notre interlocuteur, « jonglage avec les pierres ».

[pull_quote_center]« Il s’agit de jongler avec des pierres bien rondes et lisses comme des œufs de perdrix qu’on cherche sur une colline qui porte le nom de ce jeu « Ragoubet Lommirettes ». On commence par cinqpierres et les plus doués commencent par six et sept. On joue sans arrêt et le meilleur jongleur arrive a garder toutes ses pierres. », souligne Adnen Helali.[/pull_quote_center]

‘Khamsa kiibet’, dit aussi « osselets »

Il faut dire que les ‘Lommirettes’, nous rappellent étrangement, le jeu de ‘Khamsa kiibet’ (les ‘osselets’) que pratiquaient jadis, les enfants citadins comme en témoigne Zeineb Hicheri Chaabane qui entre 1974 et 1978 trouvaient dans ce jeu un plaisir. Le jeu se jouait avec de petits os de forme particulière (carpe du très jeune mouton), permettant de les glisser à la racine des doigts.

[pull_quote_center]« On jouait ce jeu, généralement, avec nos voisines du même âge ou des cousines sur le seuil de la porte de notre maison ou bien dans la véranda. », fait-elle savoir.[/pull_quote_center]

La règle de base du jeu était simple. Il fallait lancer un osselet en l’air (en général « le père »), puis ramasser un osselet parmi ceux posés par terre. Ensuite, le joueur devait attraper « le père » avant qu’il ne touche le sol.

[pull_quote_center]« Le jeu devenait ensuite difficile, voire très difficile, quand il fallait ramasser plusieurs osselets en même temps, les tenir sur le dos de la main, rattraper le « père » en un mouvement particulier ( patte de chat, balayette…), maintenir les osselets entre les doigts ( tête de mort ) en faisant les figures… Certains enfants étaient des « as » à ce jeu et gagnaient ainsi une grande popularité auprès de leurs camarades. », ajoute Salem Kadri.[/pull_quote_center]

De son côté, Mme Monique Hayoun, une Tunisienne de confession juive, qui a passé toute son enfance dans la cité des potiers se rappelle comment elle fabriquait ses ‘osselets’ à partir des os du mouton du Aïd el-Kebir car tellement la cohabitation était parfaite, juifs et musulmans, à Nabeul se partageaient les traditions et les délices de leurs fêtes religieuses.

[pull_quote_center]« Outre les ‘osselets’ les week-end ainsi que durant les vacances scolaires et durant les fêtes du Pourim ou les fêtes de Pâques, on avait l’habitude de collecter les noyaux de abricots pour les lancer dans le mortier en cuivre de maman. Nous devions marquer le maximum de points. », mentionne Monique.[/pull_quote_center]

« Délivré », « ballon prisonnier » et « 7 cailloux »

Mohamed Rached Khayati se souvient du jeu du « délivré », selon lui, était très pratiqué dans les années 1950 et 1960. Il s’agit d’une sorte de cache-cache développée.

Un autre jeu collectif captivait aussi les ardeurs des enfants d’antan. Il s’agit bel et bien du « ballon prisonnier », où deux équipes au même nombre de joueurs devaient occuper deux camps délimités en milieu de terrain avec un camp de prisonnier de chaque côté. Avec un ballon, on devait toucher les joueurs de l’autre camp. Si un joueur est touché, ce dernier part dans le camp des prisonniers avec le ballon. Il peut se libérer en touchant un joueur du camp adversaire qui devient prisonnier à son tour.

[pull_quote_center]« Dans les années 1970, on jouait sur le sable de la plage au « ballon prisonnier » durant nos vacances d’été à Diar el Bhar (maisons de la plage) à Nabeul avec les cousins des familles Gastli, M’Ghirbi, Daghfous, Zine et Khadhar. », déclare Mme Narjess Gastli Lassoued.[/pull_quote_center]

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Jeu de cache-cache (Source Photo: nkkhoo.com)

Idem pour Lina Chaabane qui fin années 1970 et début 1980, à l’âge de 10 et 11 ans, sur les plages dorées de Marsa Mutu et parfois à Monastir, jouait au « ballon prisonnier ».

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Jeu du ballon prisonnier (Source Photo: blogs17.ac-poitiers.fr)

Par contre Sami Samaali nous raconte ses souvenirs d’enfance avec le jeu des sept cailloux.

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Le jeu des sept cailloux Broché – Dominique Sampiero

[pull_quote_center]« Le jeu commence par superposer 7 cailloux l’une sur l’autre. À l’aide d’un ballon et à une distance de trois mètres le groupe d’enfants devaient faire tomber les pierres. Celui qui faisait tomber les pierres, devait courir derrière les autres enfants en les neutralisant avec un coup de ballon avant qu’ils parviennent à remettre de nouveau les 7 pierre en place. Chaque joueur frappé par un ballon est éliminé. Celui qui reconstitue les 7 cailloux est déclaré vainqueur. En revanche, le joueur qui fait tomber les 7 cailloux et parvient à éliminer tous les joueurs à coup de ballon est déclaré comme le super gagnant. », martèle-t-il.[/pull_quote_center]

« Billes », « toupie » et « marelle »

Et si les garçons adoraient les jeux des billes et de toupies étaient dédiés aux garçons, Mme. Jalila Kilani faisait une entorse à la règle.

[pull_quote_center]« Contrairement aux autres filles, j’ai joué à la toupie et aux billes avec mes frères paix à leurs âmes. », évoque-t-elle.[/pull_quote_center]

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Toupie à ficelle en frêne tourné, toupie gabille (Source Photo: alittlemarket.com)

Il faut dire qu’il y avait de nombreuses façons de jouer aux billes. Le but du jeu était toujours de viser et toucher une cible afin de gagner un objet, de l’argent ou d’autres billes.

[pull_quote_center]« On jouait au milieu de la cour ou contre un mur suivant les règles choisies par les enfants. », souligne Mohamed Khiari.[/pull_quote_center]

Ce jeu était très populaire, avec celui de la toupie, de la roue et des cartes à souffler en Tunisie. Et les poches des écoliers étaient constamment alourdies par des billes de verre multicolores.

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Jeu de la roue (Source Photo: Facebook)

Pour les filles, on adorait jouer à la marelle (un jeu extrêmement connu sous nos cieux,) où une boîte ou une pierre était lancée, tour à tour dans toutes les cases de la marelle et la joueuse devait faire le parcours en sautant à cloche-pied en évitant de marcher dans la case de la boîte et sur les lignes.

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Jeu de la marelle (Source Photo: planetepetitsloups.com)

[pull_quote_center]« Dans les années 1960, entre la rue des orangers où se trouve notre maison et la maison de mes grand-parents à l’avenue Habib Bourguiba à Nabeul ou à l’huilerie des Hicheri, moi et mes cousines nous jouions à la marelle, au cerceau et au saut à la corde. », se rappelle Mme Meriem Hicheri Fathallah, alias Bouton de Rose.[/pull_quote_center]

La ‘zogdida’, ‘colin-maillard’ et ’1,2,3, soleil !’

C’est le cas aussi de Mme Désirée Haddad Bellaiche, une nabeulienne de confession juive, qui avait pratiqué non seulement les ‘osselets et le jeu de la corde, l’e saut à l’élastique’ mais aussi la fameuse cache-cache et la colin-maillard où « le chasseur a les yeux bandés et les chassés tournent autour de lui (sans trop s’éloigner) en évitant de se faire toucher. Si le chasseur réussit à toucher un autre joueur, celui-ci s’immobilise et laisse le chasseur lui toucher le visage. Si le chasseur réussit à reconnaître la personne au toucher, alors celle-ci prend la place du chasseur. »

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Colin-maillard (Source Photo: blog.soat.fr)

[pull_quote_center]« Lors des fêtes religieuses, on préparait aussi entre filles la ‘zogdida’ (repas en petite quantité). Nous avions une petite marmite, un couscoussier et ‘Kanoun’ (poterie creuse, en terre cuite, utilisée comme un brasero, pour la cuisson des aliments au charbon de bois-ndlr), tous en miniature. Et avec les camarades et les voisines de la ruelle, on cuisinait! », se souvient Mme Belaïche Haddad.[/pull_quote_center]

D’autres, à l’image de Afef Abderrazak Afef Abderrazek Saidi, Mouna Mejri Ép Zerzeri, Sonia Maach, Dalila Bouhaoual, Nadia Kassar et Najoua Amir Hassen, préféraient jouer à « 1,2,3, soleil ! ».

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Des enfants en train de jouer à « 1, 2, 3… Soleil ! » (Source Photo: blogs.sgdf.fr)

[pull_quote_center]« Un joueur devait se placer contre un mur, et crier : « 1,2,3, soleil ! » en tapant avec sa main, les autres, placés à une distance de 5 à 6 mètres devaient (trois joueurs ou plus) avancer et s’immobiliser dés que l’annonceur se retourne. Celui ou ceux qui sont vus en train d’avancer doivent repartir au fond. Le premier arrivé au mur prend la place de « l’annonceur’’. », explique Nadia.[/pull_quote_center]

Enfin, Mme Salwa Ksir, nous renvoie dans les années1950 quand elle jouait à la ‘’ronde des muets sans rire sans parler la première rira au piquet’’

[pull_quote_center]« On faisait aussi deux rangées pour chanter et danser  »de bon matin, j’ai rencontré la fille du marchand de paille, oui, oui, j’ai rencontré la fille du marchand de blé, ma maman ne veut pas que je danse, danse la samba… Puis dans les années1960, c’était le cerceau, le jeu du couteau au bord de la plage, ‘khamsa kiibet’ (osselets) et surtout on devait apprendre à chanter le ‘malouf’ (chants andalous) avec madame Gmiha et Bannani à la rue du Pacha à Tunis », conclut-t-elle (Salwa Ksir).[/pull_quote_center]

Manifestement les souvenirs d’enfance autour des jeux du patrimoine sont nombreux et les nostalgiques se comptent par milliers. Certes, on peut rédiger des pages et des pages pour recenser tous les jeux pratiqués par nos anciens, mais, malheureusement, malgré la richesse de ce répertoire éducatif, on ne joue plus ce genre de jeux. Dommage !

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