Les dessous d’une crise

Tribune | Par Mohamed Habib Salamouna – Professeur de français

Gouvernement ChahedForce nous est de constater que la voie de la démocratie libérale que les gouvernements (soi-disant révolutionnaires !) successifs ont suivie, comme un mouton de Panurge, a failli précipiter le pays dans le gouffre de la guerre civile, « le plus grand de tous les maux », selon Pascal.

Encensée par notre « intelligentsia », la démocratie libérale n’est pas pour autant un « acquis révolutionnaire » ! C’est plutôt une « trouvaille » capitaliste qui ne convient pas à un pays divisé politiquement et économiquement dépendant, comme le nôtre !

Cela va sans dire que nos analystes politiques, véritables mouches du coche, qui se démènent sur les plateaux télé pour étaler leur science infuse et défendre « une jeune démocratie tunisienne encore fragile », n’y comprennent goutte.

De fait, la démocratie est par définition un état dans lequel la souveraineté appartient à la totalité des citoyens sans distinction de naissance, de fortune ou de capacité. S’il bénéficie d’un appui populaire assez fort, un gouvernement, quelques soient ses tendances, sera « ferme sur ses jambes » et aura les mains libres !

La démocratie libérale, quant à elle, est une oligarchie à habillage démocratique. On y assiste à une constante « foire d’empoigne » où l’emportent les positions des classes momentanément les plus fortes.

Ce sont le plus souvent les classes riches, les classes patronales, qui réussissent à dominer, car elles disposent d’importantes ressources et peuvent intervenir massivement et avec succès dans toutes les campagnes qui concernent leurs intérêts (comme on l’a vu par exemple, très récemment, avec le projet de loi relatif à la réconciliation économique et financière qui, en dépit de l’opposition de la société civile, vient d’être inscrit en priorité à la Commission de la législation générale au sein de l’Assemblée des Représentants du Peuple.).

La démocratie libérale n’est donc qu’un simulacre de démocratie, qu’un miroir aux alouettes !

Dans son illustre poème titré Mon Dieu, feu Sghaier Ouled Ahmed parle en ces termes de cette illusoire démocratie : « Nous avons participé aux élections. Mais personne n’a voté pour celui qui a gagné !».

ذهبنا جميعا الى الانتخابِ “
“ ولم ينتخب أحد من نجح

Si le gouvernement actuel (tout comme la « troïka » défunte, d’ailleurs !) fait du surplace, c’est parce qu’il est devenu impopulaire (son autorité s’affaiblit tous les jours !).

La coalition entre Enahda et Nidaa Tounes (deux partis que tout oppose mais qui s’entendent comme larrons en foire quand il s’agit de partager le butin !) a discrédité, aux yeux des Tunisiens, toute « la gent politique » opportuniste et sans scrupules. Le bon peuple, « honteux et confus, / Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus» (La Fontaine) et qu’il voterait avec ses pieds au prochain scrutin.

Dans son éditorial sur Liberté politique (N° 57. Été 2012), François Billot écrit : « Les crises sont des moments de rupture. Elles ébranlent bien des certitudes, remettent en cause des évidences.

Surtout, elles attaquent le ciment invisible de la confiance qui unit les citoyens les uns aux autres – en particulier s’il faut faire des efforts, se sacrifier, remettre en cause un certain confort de vie. Si la crise est d’abord apparue économique, c’est la confiance dans la politique elle-même qui est ébranlée ».

Malheureusement, en Tunisie, la Gauche et la Droite donnent le sentiment qu’elles s’affrontent sur l’échiquier politique, mais aucune ne remet en cause les grands paramètres économiques (les dix commandements !) fixées par le FMI, dont presque tout le reste dépend.

Le « gouvernement d’union nationale » ne propose d’autre destin collectif que la promesse de nouvelles pénitences récompensées par un point de croissance supplémentaire. Que dira aujourd’hui Monsieur Youssef Chahed aux jeunes tunisiens en perte de repères ? Il leur dira (pour reprendre la boutade de Michel Onfray) : « Le bateau coule, restez élégants ! Mourez debout ! »

Commentaires: