Mokhtar Ben Nasr : « Il y a un réel danger de récidive avec les djihadistes de retour des zones de conflits »

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  • « Si les prisons manquent on les mettra dans des camps au Sud »

Tunis Hebdo | Il y a quelques jours, une déclaration du président de la République Béji Caid Essebsi à un média étranger avait provoqué un raz-de-marée médiatique. A propos du retour des djihadistes tunisiens des zones de conflit (Syrie, Libye, Irak), Essebsi a déclaré notamment que « nous n’allons finalement pas les mettre tous en prison, nous n’avons même pas de place ».

La Tunisie n’a pas assez de prisons

Depuis Paris où il présentait vendredi 2 décembre, son nouveau livre « Tunisie : la démocratie en terre d’islam », BCE a provoqué des réactions diverses par la teneur de son propos.

Tout en affirmant que le «terrorisme est aujourd’hui du passé et bien derrière nous» et que la Tunisie ne va pas, bien évidemment, les accueillir à bras ouverts, le président a précisé que toutes les dispositions nécessaires sont prises pour que les djihadistes de retour de Syrie, d’Irak ou d’ailleurs soient surveillés de près et neutralisés. Et BCE d’expliquer que la Tunisie, tout en restant très vigilante, n’a pas assez de prisons pour contenir tous les djihadistes revenant des zones de conflit.

800 djihadistes revenus des zones de conflit depuis une année

«Nous comptons plus de 800 djihadistes tunisiens revenus des zones de conflit depuis une année. Certains se trouvent en prison, d’autres sont sous contrôle», nous confie l’expert militaire et président du Centre tunisien des études de la sécurité globale, Mokhtar Ben Nasr. Et d’ajouter : « Le retour des djihadistes est inéluctable, il ne s’agit pas là d’un choix mais d’une réalité.

Ils commencent à affluer vers la Tunisie de la même façon qu’ils se sont rendus dans les zones de conflit, soit à travers des cellules terroristes. Mais ce retour doit obligatoirement être précédé par un passage en justice, c’est la loi qui tranchera quant à leur devenir, si nous pouvons les accepter ou pas », renchérit-il.

Mokhtar Ben Nasr souligne « que les autorités tunisiennes doivent développer davantage la coopération avec la Libye et la Syrie sur le plan sécuritaire et des services des renseignements pour limiter les dégâts » et insiste sur le fait que « ces djihadistes représentent un réel danger pour le pays et qu’il faut traiter la question avec le maximum de rigueur et de professionnalisme possibles. »

Un centre d’intégration et de réhabilitation

« En 2015, nous avons proposé la création d’un centre d’intégration et de réhabilitation des djihadistes,qui accueillerait trois catégories à savoir : ceux qui ne se sont pas impliqués dans des affaires criminelles, ceux qui sortent de prison et ceux qui sont interdits de voyage soit 13.000 Tunisiens, radicalistes», poursuit Mokhtar Ben Nasr.

« Vous savez, les auteurs de la fusillade de Aïn Tbornog en 2007, libérés suite à l’amnistie générale, ont récidivé avec les attentats de Rouhia en 2011. Cela prouve encore une fois, qu’il y a un réel danger de récidive avec le retour de ces djihadistes »

La loi anti-terroriste ne suffit plus !

Selon le Président du Centre tunisien des études de la sécurité globale, « pour limiter les récidives et l’influence que pourraient avoir ces djihadistes sur la société tunisienne après leur retour, ce centre d’intégration et de réhabilitation devient une priorité. Il proposerait notamment un suivi psychologique et sociologique aux revenants pour éviter de tels risques.

Revenant sur la question du manque de prisons en Tunisie, l’expert reste ferme. « L’Etat peut d’office installer des camps au sud pour regrouper les djihadistes après les avoir jugés. Mais pour les juger, la loi anti-terroriste ne suffit pas, il faut que la justice mette en place une législation adaptée à la situation et cela serait réalisable seulement si la coopération entre le ministère de la Justice, le ministère de la Défense et la société civile est boostée », précise-t-il.

Des traitements psychologiques s’imposent

Toutefois, pour l’expert, l’intégration de ces personnes reste le plus grand problème, car il s’agît de traiter la radicalisation d’une partie de la société tunisienne. « Ces djihadistes ont connu la rupture identitaire et sociale et il est très difficile de rétablir ce problème d’identité », souligne-t-il.

Selon lui, des traitements psychologiques s’imposent. « Si les prisons manquent, on les mettra dans des camps au Sud mais la réintégration reste difficile», martèle-t-il. Quant à la possibilité de procéder à une déchéance de la nationalité tunisienne pour les revenants des zones de conflits, l’expert estime que celle-ci est interdite par la loi et anticonstitutionnelle mais dans une situation exceptionnelle, l’ARP peut adopter un projet de loi en ce sens.

Apprendre le maximum de la décennie noire algérienne…

L’Algérie avait voté la loi sur la concorde civile des terroristes par référendum, ceci pourrait-il se produire en Tunisie ? Mokhtar Ben Nasr estime que « la situation était différente en Algérie car le pays comptait des milliers de terroristes avec une base de l’AQMI qui a provoqué la mort de 350.000 civils. Il était impossible de procéder à la réconciliation nationale sans consulter l’avis du peuple », indique-t-il.

Malgré quelques différences, l’expérience algérienne reste une référence pour la Tunisie en matière de stratégie sécuritaire et de savoir-faire anti-terroriste. « Nous devons nous en inspirer et apprendre le maximum de la décennie noire algérienne pour ne pas refaire les mêmes erreurs », conclut-il.

Mounira El Bouti

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