JCC et JTC : Un public festivalier… et puis s’en va !

jcc-2016Le phénomène n’est pas nouveau. A chaque session des Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) et des Journées Théâtrales de Carthage (CJJ), c’est le même spectacle qui se répète : les salles de cinéma et de théâtre sont prises d’assaut par un public avide de spectacles. Et tout le monde est d’accord : s’il y a une réussite indiscutable, quand on fait le bilan de ces deux festivals, elle se situe au niveau de l’afflux du public.

Le cinéma et le théâtre ont donc tant d’amateurs passionnés dans notre pays ? Mais pourquoi alors ne se manifestent-ils pas avec autant de visibilité, en dehors des JCC et des JTC, lorsque les salles de cinéma et de théâtre (exception faite des éternels one-man-shoxw, sans cesse réchauffés) se trouvent désertées ou moyennement occupées ?

Car, en principe, et festivals ou pas, quand on aime le cinéma ou le théâtre, on accourt voir leurs spectacles à longueur d’année, ce qui, visiblement, n’est pas le cas des amateurs tunisiens. Et ceci s’applique également pour la lecture, avec une Foire internationale du livre, qui, à part ces dernières années de morosité économique, attise annuellement le désir dormant des lecteurs potentiels, qui, avant et après la Foire, ne mettent plus le pied dans une librairie, sauf peut-être pour acheter les manuels scolaires de leurs enfants.

Le Tunisien, un «homo-festivalis » ?

Où est donc le problème et comment expliquer ce paradoxe ? Le Tunisien serait-il un «animal festivalier» ou un «homo-festivalis» qui se réveille, culturellement, le temps d’un festival, avant de retourner à son hibernation culturelle ? Dans ce cas, comment ce phénomène très spécifique de comportement culturel (ou de consommations culturelle) ?

Le Tunisien est peut-être (et il faudrait bien sûr le confirmer scientifiquement) une créature qui ponctue sa vie et adapte son comportement de consommateur autour de grandes occasions, de grandes fêtes ou de grands événements, vécus collectivement au sein de la société à une échelle nationale (l’Aïd esseghir, l’Aïd el kébir, le Mouled…) ou locale (des «mousems», «kharjas» et «ziaras» annuelles dédiées aux saints) ou tout simplement à l’échelle de la famille (mariages, circoncisions…).

L’achat de vêtements neufs, de pâtisseries spéciales que l’on ne consomme guère en cours d’année, voire d’ustensiles de cuisine propres à chaque fête, se faisait et se fait encore aujourd’hui (un peu moins peut-être dans les milieux aisés) à l’occasion de ces grandes fêtes et de ces grands événements locaux ou familiaux.

Le Tunisien a-t-il donc transféré à la culture ce genre de comportement ? Faut-il donc qu’il y ait la fête, et donc la chaleur de la foule et la communion totale autour d’un événement lié à un objet de consommation, pour que se manifeste l’amateur de cinéma et de théâtre qui dort en nous ?

Supposons que cette hypothèse soit vraie et que ce comportement soit ancré au fin fond de notre personnalité collective. Dans ce cas, c’est aux «faiseurs de la culture» (artistes, producteurs et organisateurs) de savoir bien exploiter dans leur domaine cet aspect comportemental du Tunisien. Créons-lui des événements, puisqu’il ne marche qu’à coups d’événements !

Organisons plus de festivals en dehors de la saison estivale ! Revenons à la «Semaine du théâtre» qui a été depuis les années soixante du siècle dernier pour célébrer le discours historique de Bourguiba sur le théâtre ! Ressuscitons les «Semaines du film», qui, avec la collaboration des services culturels des ambassadeurs étrangères, permettaient, il y a des dizaines d’années, de découvrir et d’apprécier des cinémas qui n’avaient pas la chance de passer à travers les circuits commerciaux.

Un pays sans cinémathèque

Car, et c’est là un autre aspect explicatif de l’engouement spécial du public pour les JCC et les JTC, l’amateur, même occasionnel, de cinéma et de théâtre voit dans ces festivals l’occasion, justement, de voir des créations cinématographiques et théâtrales qu’il n’aura jamais la possibilité de voir en dehors de ces deux festivals, pour les difficultés de distribution que l’on connaît, lorsqu’il s’agit, par exemple, de cinéma non commercial ou manquant de réseaux solides de diffusion.

Idem pour les «rétrospectives» concernant, en matière de cinéma, des réalisateurs, des acteurs, des époques ou des genres cinématographiques, autour desquels il est possible d’organiser des semaines spéciales, voire des mois.

Mais qui fera tout cela, Toute la question est là ! Quand un pays n’a plus de cinémathèque, quand le circuit de ciné-clubs n’est plus ce qu’il était pendant les années soixante et soixante-dix, quand les matinées scolaires à un tarif symbolique, le dimanche, ont disparu du paysage, quand la coopération culturelle marque le pays (est-ce de notre faute ou de celle de nos partenaires), quand les maisons de culture sont mal équipées (y compris celles de la capitale), quand les espaces culturels privés se mettent à remplacer les salles commerciales de cinéma, il ne reste plus qu’attendre les saisons prochaines des JCC et des JTC pour s’ouvrir, pendant une toute petite semaine, sur le cinéma et le théâtre venus d’ailleurs.

Et le ministère des Affaires Culturelles dans tout cela ? Il vaut mieux ne pas poser la question.

Adel LAHMAR

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