Festival International du Film du Caire – We are Egyptian Armenians

Festival International du Film du Caire – We are Egyptian Armenians

Par -
Affiche du film We are Egyptian Armenians
Affiche du film We are Egyptian Armenians

Lors de cette 38ème édition du Festival International du Film du Caire (CIFF), j’ai pu voir We are Egyptian Armenians qui était programmé dans la section Panorama International. Difficile d’avoir un billet, le film ayant été projeté à trois reprises à guichet fermé, et les spectateurs n’étaient pas seulement des arméniens !

We are Egyptian Armenians est un film documentaire d’une durée de 90 minutes, écrit par Eva Dadrian, réalisé par Waheed Sobhy et produit par Hanan Ezzat.

Waheed Sobhy,  le  réalisateur,  raconte  qu’en faisant des recherches concernant  le  photographe arménien    Van    Léo    à    propos    duquel  il  devait   faire  un   film,  il   avait  découvert  cette communauté arménienne.  Il  avait  alors  réalisé  que  lui-même,  comme  la  grosse majorité des égyptiens, ne connaissait pas l’histoire de cette communauté. En fait, il a constaté qu’environ 150 ans de l’Histoire contemporaine de l’Egypte était totalement inconnus et oubliés.

Sobhy a alors changé de projet et avec l’aide d’Eva Dadrian et Hanan Ezzat, il a décidé de faire ce documentaire, qu’ils ont voulu un message de tolérance et d’acceptation de l’autre. Le film met d’ailleurs l’accent sur la période pendant laquelle l’Égypte avait ouvert ses portes aux peuples du monde entier pour qu’ils puissent y vivre, y travailler et y partager leurs cultures avec les autochtones.

Nubar Pasha Nubarian premier ministre en 1878
Nubar Pasha Nubarian premier ministre en 1878

Bien que les arméniens étaient présents en Egypte depuis des siècles, s’y étaient bien intégrés et y occupaient même des hautes fonctions, tel Nubar Pasha Nubarian devenu premier ministre en 1878, la plupart d’entre eux sont arrivés entre 1915 et 1918 suite au génocide arménien. Encouragés par leurs parents et amis déjà sur place, ils continueront à affluer jusqu’au début des années 1950 (environ 60.000 arméniens en Egypte entre 1950 et 1955). Mais la plupart quitteront pendant les années 1960, suite à la montée du panarabisme et à la politique de nationalisations menée par Nasser. Ils iront s’installer essentiellement en Europe, aux USA et au Canada. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’environ 7.000 en Egypte.

À travers les arméniens qui sont arrivés après le génocide de 1915, ce film relate les histoires qui ont été partagées et transmises de génération en génération. Il révèle comment l’Égypte leur a donné des droits égaux en tant que citoyens et leur a permit de préserver leurs  langue, culture et héritage en construisant leurs propres écoles et églises. Mais il montre surtout à quel point les arméniens ont participé à la vie économique, sociale et culturelle de l’Égypte en donnant de leur mieux à leur nouveau pays.

L'actrice égyptienne d'origine arménienne Lebleba
L’actrice égyptienne d’origine arménienne Lebleba

On découvre cette communauté arménienne à travers de nombreuses histoires de plusieurs personnes ou familles, tel Alexander Saroukhan, très célèbre caricaturiste, ou Levan Alexander Boyadjian, photographe. On retrouve également la petite actrice star Fairouz (de son vrai nom Perouz Artin Kalfayan) et sa sœur Nelly, actrice aussi, célèbre par ses fawazir de ramadan, ou encore la grande star Lebleba (de son vrai nom Ninochka Manoug Kupelian).

We are Egyptian Armenians raconte la contribution de la communauté arménienne à l’essor économique de l’Égypte dans divers domaines tels que l’imprimerie, la joaillerie, l’horlogerie…. En plus des documents d’archives et diverses photos, il s’appuiera surtout sur des témoignages, en majorité de personnes âgées, celles-ci ayant elles-mêmes vécu plusieurs événements survenus au fil des années et étant également parmi les rares survivants pouvant créer un lien entre ceux qui sont arrivés en Egypte, leurs parents, et les 3 ou 4 générations nées en Egypte. Ces personnes âgées étant un moyen de véhiculer l’Histoire et les histoires orales de cette communauté. D’ailleurs parmi elles, deux témoins ont vécu pendant le règne du Roi Farouk et quelques uns pendant l’époque de Nasser. Et ils ont tous en mémoire énormément d’anecdotes de familles. Il faut préciser qu’aucun scénario n’a été fourni aux témoins. Des questions leurs ont été seulement posées et ils y ont répondu chacun à sa manière et en s’exprimant en toute liberté.

A travers les arméniens qui ont fait le choix de rester en Egypte et qui y vivent encore, ce documentaire dépeint la communauté égyptienne arménienne, ce qu’elle était et ce qu’elle est devenue. Une communauté attaché à ses traditions et à ses particularités mais qui se sent entièrement et profondément égyptienne.

Le titre du film fait d’ailleurs précéder la qualité égyptienne avant l’arménienne, parce que justement, non seulement tous ces gens sont de nationalité égyptienne, mais surtout ils se sentent avant tout égyptiens. Ils sont égyptiens, mais d’origine arménienne.

« Je suis 100% égyptienne et 100% arménienne, je sais que mathématiquement ce n’est pas possible, mais c’est ainsi. Je suis les deux en même temps et celui qui pense que je me trompe n’a qu’à aller voir mon père ». C’est ainsi que s’est exprimée l’une des personnes filmée.
Une autre personne a dit: « A chaque fois que je vais à Port Saïd, j’embrasse  le sol, c’est là que je suis née ».

La chanteuse et actrice Anouchka a même affirmé: « si j’avais été un homme, j’aurais rejoint l’armée ».

L’actrice égyptienne d’origine arménienne Anoushka
L’actrice égyptienne d’origine arménienne Anoushka

Ce qui a le plus attiré mon attention dans We are Egyptian Armenians est qu’il raconte surtout une réussite. Réussite dans TOUS les domaines. Cette réussite est celle de tous les arméniens, sans distinction entre orthodoxes et catholiques.

C’est la réussite d’une communauté qui a su évoluer et s’adapter tout en restant attachée à ses traditions, ses coutumes et son identité. Le film insiste particulièrement sur la préservation de la culture arménienne, sur l’importance de l’Art et sur la transmission du patrimoine immatériel qui parait donc essentielle. Cette transmission de la culture se faisant à travers plusieurs institutions, telles que l’église, l’école et les divers clubs de sport, danse, chant… où on leur apprend l’histoire de leur peuple, sa langue, sa religion, sa culture, sa littérature…

Ce long-métrage souligne d’ailleurs l’importance de l’instruction, mixte depuis toujours et dispensée donc aux enfants, filles que garçons, de la même manière. On apprend par ailleurs que la plus ancienne école privée d’Égypte, établie en 1854, est arménienne.

Le documentaire montre également à quel point la solidarité communautaire est importante.

En regardant We are Egyptian Armenians, j’ai pensé à un autre film et une autre communauté égyptienne: Jews of Egypt du réalisateur Amir Ramsès et la communauté juive égyptienne.

Affiche du film Jews of Egypt 1
Affiche du film Jews of Egypt 1

Jews of Egypt, tout comme We are Egyptian Armenians, raconte une communauté égyptienne, son histoire, ses particularités… Mais l’idée qui me frappe est que le premier raconte la disparition de la communauté juive alors que le deuxième raconte la prospérité de la communauté arménienne.

Il fut un temps où l’Égypte (tout comme la Tunisie) était un pays cosmopolite où plusieurs communautés de religions diverses et d’origines diverses cohabitaient ensemble. Cette diversité avait permit aux égyptiens d’être ouverts, d’avancer, de se développer, de s’enrichir intellectuellement et même économiquement. Période faste de tolérance et d’une cohabitation pacifique et bénéfique entre tous.

Les aléas de l’Histoire et diverses décisions politiques désastreuses ont fait que ce cosmopolitisme s’est achevé. Mais les diverses communautés égyptiennes ont connu des sorts différents. Jews of Egypt et We are Egyptian Armenians nous montrent justement deux communautés, deux destins. Ces films nous racontent l’un une intégration réussie, l’autre une extinction.

Le point commun entre ces deux communautés est qu’elles ont eu à subir ces décisions politiques.

Contrairement aux arméniens qui n’avaient pas été obligés de partir, bien qu’ils y aient été poussés par la politique de nationalisation de Nasser, les juifs avaient été contraints à l’exil, et même carrément expulsés pour plusieurs d’entre eux. Seuls quelques irréductibles sont restés contre vents et marées, et aujourd’hui la communauté égyptienne juive n’existe presque plus, à peine quelques très vieilles personnes qui disparaîtront bientôt. Ne resteront alors que quelques vestiges, quelques synagogues et divers bâtiments qui risqueraient fort de s’évanouir également au fil du temps si on ne s’attelle pas à leur préservation dès aujourd’hui.

Dans une interview publiée sur Al Ahram, Hanan Ezzat a dit: «j’espère que les nouvelles générations d’égyptiens vont apprendre quelque chose à travers ce film et à travers toutes ces personnes qu’on y voit et réaliser à quel point l’Égypte était diverse, tolérante et ouverte».

En fait, ce documentaire dépeint une Egypte du début du vingtième siècle comme un pays de liberté, d’acceptation de l’autre et de tolérance et de paix où les arméniens avaient été reçus à bras ouverts et y avaient eu le droit d’exercer librement et en toute sécurité leur religion. Ils avaient été rapidement intégrés à la société égyptienne et avaient eu le droit très rapidement de construire  des églises, des écoles et de monter leurs propres entreprises. Ils avaient eu également le droit d’y maintenir leur propre langue et d’exercer leurs propres traditions, célébrer leurs fêtes et perpétuer leur culture.

En regardant cette Egypte de ce début du XXème siècle, on apprend que c’est seulement en acceptant, absorbant et célébrant les différences culturelles que nous pouvons nous surpasser et que cela ne peut que profiter à toute la communauté. La diversité est en réalité une richesse et une force.

Neïla Driss

Lire sur le même sujet:

Commentaires:

Lisez Aussi Sur Webdo

Ilham Chahine lors de la cérémonie d'ouverture de Manarat