Gamal Abdel Nasser : une controverse qui dure…

Gamal Abdel Nasser : une controverse qui dure…

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Le film documentaire américain La république de Nasser, naissance d’une Egypte Moderne, (Nasser’s Republic: The Making of Modern Egypt) de Michal Goldman a été projeté lors de la 38ème édition du Festival International du Film du Caire (CIFF) dans la section «Panorama International».

MicNASSER-FILM-POSTERhal Goldman, réalisatrice indépendante de films documentaires, a commencé son travail à l’époque du mouvement des droits civiques aux USA. Dans les années 1990, elle s’est installée au Caire pour quelques années et en a profité pour réaliser son film Oum Kalthoum, une voix comme l’Egypte (Umm Kulthum, a voice like Egypt) sur la plus grande diva du monde arabe. Nasser est son premier film politique, aussi bien aux USA qu’en Egypte.

Il s’agit d’un documentaire de 80 minutes, filmé entre 2011 et 2015, qui retrace chronologiquement la vie politique de Gamal Abdel Nasser, avec interviews, vieilles photos, vidéos d’archives et témoignages à l’appui. La narration a été assurée par l’actrice palestinienne Hiam Abbass et la voix en anglais de Gamal Abdel Nasser par l’acteur égyptien Khaled Abol Naga.

Portrait Gamal Abdel NasserEn 1952, Gamal Abdel Nasser,  jeune colonel égyptien, a dirigé un coup d’Etat transformé en révolution. Pendant 18 ans, il va défier l’hégémonie culturelle du monde occidental, lutter contre l’islamisme, établir le premier régime militaire autoritaire et faire face aux profondes divisions qui déchirent les arabes. Homme charismatique à l’énorme ambition, Nasser a commencé une révolution qu’il n’a pas pu compléter. Pris dans les rouages de son pouvoir, il mourra à l’âge de 52 ans avant de réaliser tous ses rêves. Aujourd’hui l’Egypte est confrontée à son héritage.

N’étant pas égyptienne et ne connaissant pas particulièrement l’Histoire de ce pays, j’ai trouvé le film plutôt élogieux, mettant en relief les qualités de ce dirigeant arabe. Ce n’est que vers la fin qu’il insiste sur le fait que Gamal Abdel Nasser a non seulement échoué à implanter une démocratie, mais qu’il a au contraire jeté les bases d’un régime autoritaire dont la situation actuelle de l’Egypte est en grande partie le résultat.

La projection a été suivie d’un débat houleux et même violent.

Michal Goldman présente son film
Michal Goldman présente son film

Après avoir présenté son film, Michal Goldman a précisé qu’il a été fait pour un public américain.  En effet, à travers ce documentaire, elle a voulu montrer le rôle de ce leader égyptien dans l’Histoire du monde arabe à ses concitoyens dont la majorité, surtout ceux de moins de quarante ans, n’ont soit jamais entendu parler de Nasser, soit n’en connaissent que ce qui leur a été dit par les britanniques qui n’ont donné que leur propre version de l’Histoire.

La réalisatrice a expliqué que lors de son séjour en Egypte dans les années 1990, elle en était tombée amoureuse et avait voulu partager avec ses compatriotes ce qu’elle avait elle-même ressenti envers ce pays. D’autant plus que d’après elle, politiquement les américains avaient vraiment échoué avec Nasser et elle avait eu envie que les jeunes de son pays sachent cela et comprennent que les américains n’avaient pas été à la hauteur.

«Il faut que ces nouvelles générations sachent que nous sommes responsables, parce que tout a des conséquences et si aujourd’hui les arabes nous détestent, ils ont de vraies raisons» a-t-elle précisé. «Lorsque j’étais en Egypte en 1992 j’écoutais beaucoup Oum Kalthoum, ses chansons étaient partout et j’avais trouvé que c’était un bon moyen et prétexte d’introduire l’Histoire et la culture égyptiennes aux américains. J’avais donc fait ce film sur elle. Aujourd’hui, j’ai voulu aller un peu plus loin et faire connaître encore plus ce pays à mes concitoyens. Qu’ils sachent que ce qu’il se passe actuellement dans le monde arabe est la conséquence aussi des choix de nos gouvernants dans le passé».

Michal Goldman avec la famille de Nasser

Certains des présents ont pris la parole, les uns pour remercier la réalisatrice pour son travail, d’autre pour la critiquer.

Il a été reproché au film d’avoir occulté certains faits, d’en avoir déformé d’autres, et d’avoir insisté sur certains aspects et pas sur d’autres. On a notamment blâmé la réalisatrice de ne pas avoir assez parlé du rôle des frères musulmans qui ont systématiquement sapé le travail de Nasser parce qu’il avait refusé de faire partie de l’alliance islamique et de ne pas avoir insisté sur la volonté de cette confrérie de tuer Nasser. On lui a également reproché de ne pas avoir parlé des communistes, des mouvements des étudiants, de la correspondance très abondante (environ une centaine de lettres) entre le président américain John Kennedy et Gamal Abdel Nasser, du Yemen….

A tous ces reproches, la réalisatrice a répondu qu’elle avait filmé des heures et des heures mais n’en a gardé que 80 minutes. La période de Nasser ayant été trop longue et trop riche, il y avait trop à mettre et il a  donc fallut synthétiser. Par exemple elle avait fait le choix de ne parler que d’une seule tentative d’assassinat de Nasser par les Ekhwens, pas de toutes, car cela suffit pour comprendre la situation.

Un spectateur a pris la parole et a demandé à Michal Goldman de dire aux jeunes américains, dans un prochain film, que si les arabes les détestent autant, c’est parce que l’Amérique déteste les arabes. Peut-être pas le peuple, mais surement les divers gouvernements et que ce sont bien les américains qui ont détruit l’Irak, qui financent  Daech et qui sont toujours du côté d’Israël quoi qu’elle fasse. Pour lui, les mains des américains sont sales.

Une dame a enchaîné en criant d’une façon très agressive, que le film est truffé de mensonges, que pendant la période de Nasser il n’y avait aucune censure et qu’il y  avait alors une vraie démocratie en Egypte.

Gamel Abdel NasserUn spectateur a essayé de la calmer, il a ajouté qu’il voulait au contraire remercier la réalisatrice d’avoir accompli ce travail qui participe à faire connaître l’Histoire de l’Egypte et surtout à préserver une partie de sa mémoire et de son patrimoine, surtout que les films sur Nasser sont rares, et que celui-ci est d’autant plus important que la réalisatrice a fait un très bon travail de documentaliste et y a mis plusieurs photos rares et inédites. Deux ou trois intervenants sont allés dans le même sens et ont affirmé avoir trouvé le film bon, en effet même s’il a montré que Nasser a posé les bases de l’autoritarisme, il a aussi insisté sur ses réussites et sur sa volonté de faire de l’Egypte un pays indépendant et moderne, et que s’il n’y a pas totalement réussi, au moins a-t-il fait tout son possible.

Gamal Abdel Nasser Barrage

Mais la dame criait encore et encore. Le débat est devenu houleux, avec cris, hurlements, des gens qui ne s’entendaient plus, des accusations que l’Histoire à été manipulée… Finalement toute la salle a du être évacuée.

Malgré tout cela Michal Goldman n’a pas perdu son sang froid et a rétorqué que ce film ne montre qu’un aspect de la vie de Nasser et que les Égyptiens devraient en faire d’autres pour montrer encore plus et parler de leur héritage. Elle a raconté que lorsqu’elle avait fait le film sur Oum Kalthoum, on lui avait fait énormément de reproches pour n’avoir pas parlé d’autres aspects de la diva, comme de son lesbianisme ou du fait qu’elle ne payait pas ses musiciens…. «Mais, a-telle ajouté, c’est à vous, égyptiens, de faire tout cela, des films et encore des films, sur Nasser, sur Oum Kalthoum et sur tout votre patrimoine, et c’est encore à vous de raconter votre Histoire telle que vous la connaissez. Pourquoi donc est ce que vous ne faites pas vos propres films si vous trouvez que mon film la déforme?».

Gamel Abdel Nasser

Le sang-froid de la réalisatrice face à l’agressivité dont elle a été l’objet m’a impressionnée et sa réponse, très pertinente, m’a interpellée. En effet, pourquoi attendre que des étrangers parlent de notre Histoire? Pourquoi ne pas le faire nous même? Pourquoi ne pas multiplier ces documentaires ou films qui retraceraient des pans entiers de notre Histoire, aussi bien pour nous-mêmes et pour les nouvelles générations, que pour nous faire connaître à l’étranger, faire découvrir notre Histoire telle que nous la comprenons et telle que nous l’avons vécue et par là-même faire apprécier notre patrimoine et notre culture? De tels films existent bien-sur, on peut citer à titre d’exemple justement deux films égyptiens, tels Juifs d’Egypte (Jews of Egypt) de Amir Ramses ou plus récemment Nous sommes égyptiens arméniens (We are Egyptian Armenians) de Waheed Sobhi, Eva Dadrian et Hanan Ezzat, d’ailleurs programmé dans cette même section «Panorama International» de ce même festival, mais il faudrait multiplier de telles initiatives/projets/documentaires.

Ensuite, pourquoi est-ce que nous ne savons pas apprécier les efforts accomplis par d’autres? Pourquoi est-ce qu’au lieu de louer leurs bonnes intentions et les actes qu’ils accomplissent pour nous, les accusons-nous? Voici une réalisatrice qui tombe amoureuse d’un de nos pays, qui veut partager cet amour et aider, en retour elle se fait accabler de reproches et se fait agresser par des gens qui ne prennent pas d’initiatives eux-mêmes et qui ne font rien de concret. Pourquoi? Pourquoi ne pas remercier cette personne et essayer de collaborer avec elle pour réaliser d’autres projets?

Et enfin, pourquoi est-ce que nous ne savons pas débattre calmement et poliment? Pourquoi donnons-nous toujours de nous-mêmes cette image négative d’un peuple qui ne sait ni écouter ni discuter calmement et qui ne sait pas argumenter? Pourquoi est-ce qu’un simple débat sur un film s’achève-t-il de cette manière honteuse?

C’est vraiment dommage!

Jeune fille manifestant avec portrait Gamel Abdel Nasser

Après l’évacuation de la salle, j’ai pu approcher la réalisatrice et lui poser trois petites questions.

Vous dites avoir fait ce film pour les Américains, l’ont-ils vu ? Qu’en ont-ils pensé ? Comment l’ont-ils trouvé ?

Le film a été projeté aux USA et même à plusieurs reprises à Boston. Les Américains l’ont beaucoup aimé, surtout, et comme je l’avais souhaité, il leur a fait comprendre plusieurs choses qu’ils ignoraient, notamment les raisons pour lesquelles les arabes réagissent aujourd’hui de cette manière, comment les bases de l’autoritarisme ont été implantées dans le monde arabe et le pourquoi de cet anticolonialisme exacerbé…

Certains spectateurs vous ont reproché des erreurs historiques. Je suis moi-même incapable de savoir si c’est le cas, mais pensez-vous en avoir réellement fait ?

Le tournage a commencé en 2011 par des interviews ici en Egypte, j’ai des heures et des heures d’enregistrements. Ensuite pendant 5 ans, il y a eu des échanges de mails, des recherches de documents, d’archives….

J’ai travaillé avec neuf historiens qui ont tout vérifié au fur et à mesure de l’avancement des recherches et du film. Par la suite, ils ont tous vu et revu le film à trois ou quatre reprises pour vérifier qu’il n’y a aucune erreur historique.

Pourquoi avez vous choisi ces deux acteurs pour faire les voix ? Et concernant la voix féminine, pourquoi pas une femme égyptienne ? 

Je ne voulais pas choisir des Américains, mais par ailleurs je ne voulais aucun accent. Je voulais également des voix en harmonie avec le film. J’ai écouté des heures et des heures d’enregistrements de voix d’acteurs.

Pour la voix féminine, je n’ai pas trouvé une égyptienne qui ait un bon anglais, sans accent et qui soit assez mature. La voix de Hiam Abbass est une voix mature, c’est une vraie femme et c’est ce que je voulais pour le film.

J’ai choisi Khaled Abol Naga parce que je trouve que sa voix à l’enregistrement sonne très bien. Il parle parfaitement bien anglais mais avec un léger accent British. Il a du travailler plusieurs jours pour se débarrasser de cet accent et entrer complètement dans le rôle. Le résultat est excellent, sa voix est en parfaite harmonie avec le film. On sent qu’il est entré dans la peau du personnage. Il a fait du très bon travail, d’autant plus que nous avions enregistré une semaine après le décès de sa sœur dans un incendie et qu’il en était très affecté.

Neïla Driss

 

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