Mohamed Abbou : « Inutile de s’attendre à des réformes de la part de Nidaa Tounès et d’Ennahdha »

Mohamed AbbouMohamed Abbou, fondateur et ex-secrétaire général du Courant Démocrate, nous parle du projet de loi sur la transparence et la lutte contre l’enrichissement illicite proposé par son parti, de ses attentes du gouvernement Chahed et du sort de ses anciens alliés au sein de la Troïka.

Le Courant démocrate a proposé, récemment, un projet de loi sur la transparence et la lutte contre l’enrichissement illicite. En parallèle, un autre projet de loi similaire au vôtre a été proposé, ces jours-ci, par le gouvernement. Quelle est la différence entre les deux ?

D’abord, il convient de rappeler que nous avons présenté notre projet de loi sur la transparence et la lutte contre l’enrichissement illicite à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), en 2012. Depuis, il n’a pas été examiné.

Le projet de loi que nous avons proposé inflige des sanctions très sévères contre les fonctionnaires, les journalistes, les directeurs des médias, les responsables de partis politiques et associations qui possèdent des fortunes injustifiées. Le but étant de protéger notre économie et, bien évidemment, notre processus démocratique.

« Les débuts de Youssef Chahed ne sont pas brillants »

Sinon, pour faire une comparaison objective entre notre projet de loi et celui du gouvernement, il faut d’abord qu’on lise ce dernier. Actuellement, on n’a pas encore une copie de ce projet de loi pour le critiquer.

Mais d’après notre expérience, nous doutons que le projet de loi du gouvernement soit à la hauteur du nôtre. Selon les échos, le projet de loi du gouvernement n’évoque ni le financement des associations et des partis, ni l’enrichissement illicite des journalistes…

Comment évaluez-vous le gouvernement Chahed, deux mois après sa mise en place ?

Il faut d’abord qu’on se mettre d’accord sur un point. Le gouvernement actuel ne date pas de deux mois, comme vous avancez, mais plutôt de près de deux ans (depuis février 2015).

« … Il n’ose même pas arrêter une chèvre ! »

Il n’est que le prolongement du gouvernement Essid. En effet, remplacer un chef de gouvernement par un ministre de son équipe gouvernementale n’est pas synonyme de changement, à notre sens. Ceci dit, si vous voulez une évaluation des deux mois de Youssef Chahed, je vous dirai que ses débuts ne sont pas brillants.

Pourquoi dites-vous cela ?

En deux mois, le gouvernement Chahed aurait pu/dû donner des signaux positifs, en transmettant, par exemple, des dossiers de corruption à la justice. Malheureusement, cela n’a pas eu lieu. Cela prouve que la volonté politique au niveau de la lutte contre la corruption n’est pas au rendez-vous.

‘L’Instance de Chawki Tabib est incapable d’ouvrir les dossiers de corruption »

Pire encore, certains hommes d’affaires défient publiquement, le Chef du gouvernement, en lui lançant à travers les médias : «Arrêter la corruption ? Il n’ose même pas arrêter une chèvre !» Aucune réaction de la part du palais de la Kasbah !

Aujourd’hui, la corruption gangrène l’économie du pays, et cela nuit à notre image. Les investisseurs sérieux ne sont pas près de se déplacer vers un pays où il n’y a ni transparence, ni bonne gouvernance, ni application de la loi.

Le député Fayçal Tebini a déclaré, il y a quelques jours, à la radio Cap FM, que la corruption bénéficie d’«une immunité politique». Partagez-vous cette position ?

En tout cas, il y a des indices qui prouvent que le gouvernement ne lutte pas vraiment contre la corruption. Par exemple, en deux mois, on n’a pas mis en place de nouvelles structures de contrôle pour lutter contre la corruption, on n’a mis aucun homme d’affaires corrompu en prison.

Même l’Instance Nationale de Lutte contre la Corruption présidée par Chawki Tabib est incapable d’ouvrir les dossiers de corruption, vu qu’elle n’a pas les moyens nécessaires pour le faire. Idem pour les juges.

Comment évaluez-vous le rendement des ministres en exercice qui faisaient, auparavant, partie de l’opposition (Iyed Dahmani, Mehdi Ben Gharbia, Samir Taïeb, etc.) ?

Chacun est libre dans ses choix. On n’est pas là pour faire de la surenchère. En ce qui nous concerne, nous estimons –et j’espère que je me trompe– qu’il est inutile de s’attendre à des reformes de la part de Nidaa Tounès et d’Ennahdha (ni de Youssef Chahed, d’ailleurs). Ceci dit, nous allons appuyer leur légitimité, tout en les critiquant. Ceci est le rôle de l’opposition.

« Ettakatol a été diabolisé »

Un mot sur les difficultés que vivent aujourd’hui, deux des partis de la Troïka, à savoir le CPR et Ettakatol (démissions, absence de la scène médiatique et politique, etc.) ?

Il faut reconnaître que la réussite d’un parti, sans de moyens financiers énormes, est très difficile, car l’esprit du volontariat n’est pas très présent chez nous. Pour ce qui est d’Ettakatol, qui est d’ailleurs l’un des partis les plus proches de nous, il a fait des erreurs (comme toute la Troïka, d’ailleurs), mais il a été également diabolisé, ce qui a mené beaucoup de ses adhérents à démissionner.

Ceci dit, je pense que le sauvetage d’Ettakatol, ce grand parti démocrate qui a lutté contre la dictature, demeure encore possible, si ses membres savent comment gérer leurs différends.

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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