La rédemption impossible !

Ghannouchi

Tunis Hebdo | Toute l’attention a quasiment tourné cette semaine autour de la tenue du 10ème congrès du parti Ennahdha.

En effet, les Nahdhaouis ont su mener une subtile campagne médiatique pour faire de leur congrès un événement à portée nationale que les Tunisiens devaient attendre et suivre avec beaucoup d’intérêt dans la mesure où l’enjeu annoncé, la séparation du politique de la prédication, représentait aux yeux de beaucoup d’observateurs comme le blanc-seing pour leur ancrage dans le paysage politique tunisien, arabe et international comme un parti civil, débarrassé de ses habits religieux.

Leur leader Rached Ghannouchi s’est, donc, évertué, depuis des semaines, à développer cette « thèse » tentant d’en dessiner les contours tant en direction des citoyens tunisiens qu’en direction de ses adeptes pour essayer de convaincre les premiers d’avoir fait sa mue, et les seconds du bienfondé de sa démarche. Autrement dit, analystes, observateurs ou autres formations politiques, tout le monde attendait cette annonce solennelle de voir les Islamistes opérer un changement.

Et c’est dans une atmosphère grandiose, frisant l’arrogance avec le caractère ostentatoire de la mise en scène de l’ouverture de leur congrès dans la grande salle de Radès, et dans un luxe effarant, avec un « investissement » de plusieurs milliards pour trois jours de congrès, que le leader islamiste s’est adressé à ses supporters et à ses invités.

Les présents s’attendaient à une annonce claire et une volonté limpide par le biais d’une formule qui rassure quant à la décision des Islamistes tunisiens d’entrer de plain-pied dans la modernité en renonçant aux fondements religieux, la référence à l’Islam, de leur formation politique et d’opter pour le caractère civil de leur parti et de faire de la Constitution et du droit positif leur seule et unique source de législation. Or, rien de tout cela ne fut dit ou, encore moins, accompli.

Revenons un peu en arrière pour tenter de comprendre d’abord les raisons qui ont contribué à pousser les Islamistes tunisiens à ces « déchirantes » réflexions. Elles se rapportent tant à des raisons intérieures qu’à des causes extérieures.

Sur le plan national, leur échec était évident à la tête de la Troïka avec un bilan catastrophique sur le plan politique comportant son lot d’assassinats politiques, de développement du terrorisme, de violence et d’agressivité quotidienne, et sur le plan économique avec des chiffres et des indicateurs négatifs pour ne pas dire davantage, et où l’appartenance au mouvement était privilégiée par rapport à la citoyenneté.

Cette faillite les avaient, en partie, ébranlé au sein d’une opinion publique et d’un corps électoral qui n’ont pas reconnu ceux pour qui ils croyaient avoir voté, des gens « vertueux » !

Sur le plan international, le retournement de situation et le virage entrepris par l’Occident et aussi par certains alliés d’hier, l’Arabie Saoudite notamment, dans sa perception des mouvements islamistes et surtout les Frères Musulmans, qualifiés désormais d’organisation terroriste, a obligé les Nahdhaouis à entamer une forme de recul tactique en se postant derrière le rideau, une position qu’ils affectionnent, aujourd’hui, après en avoir perçu les avantages qu’ils pouvaient en tirer.

Ils devaient donc tenter de s’affubler d’un autre visage et convaincre leurs interlocuteurs qu’ils sont capables de renoncer à l’Islam Politique. Mais, voilà que le discours de Rached Ghannouchi, le seul candidat déclaré à sa propre succession à la tête du mouvement, est venu préciser le contenu de cette « séparation » du politique du religieux telle qu’il la comprend.

En effet, il nous a sorti un nouveau concept, celui de la « spécialisation », un terme incongru, sans aucune signification politique mais dont la portée devrait être mise en évidence pour apprécier et juger cette nouvelle « trouvaille » de nos Islamistes.

Dans son esprit, et comme on a pu le comprendre à travers les explications apportées par Abdelhamid Jelassi, le parti sera donc un appareil destiné à s’engager dans la vie politique alors que la prédication serait désormais du domaine d’intervention d’autres types de structures, des associations essentiellement, qui seraient les satellites du parti et agiraient sous son commandement et dans sa sphère d’influence.

Autrement dit, il y a eu simplement une redistribution des rôles au sein des Islamistes, les uns se consacrant au travail « purement » politique, les autres à « l’éducation » des citoyens pour les ramener à l’Islam tel qu’ils le comprennent et veulent l’imposer.

Tout cela pour dire que le 10ème congrès des Islamistes d’Ennahdha ne donnera lieu à aucun changement radical dans leurs orientations initiales qu’ils ont toujours défendu, et non seulement de manière pacifique, leur histoire récente et plus lointaine démontrant leur véritable visage.

A partir du moment où ils n’ont pas clairement affiché leur volonté de se défaire du référent religieux qui sert encore de fondement à l’idéologie de leur parti, de ne pas vouloir séparer le politique et le religieux dans sa relation avec l’Etat, de ne fonder les législations nationales que sur la souveraineté du peuple et la Constitution et non pas la religion et la Chariaa, de ne pas vouloir islamiser la société tunisienne, on ne peut que se montrer circonspect pour ne pas dire davantage.

De plus, ceux qui ont cru voir dans le discours d’ouverture de Ghannouchi un programme de gouvernement, l’on doit, quand même, signaler que son contenu économique et social est creux et sans aucune perspective pour les Tunisiens. Le seul crédo défendu ardemment est la liberté d’entreprendre, ce libéralisme sauvage et sans vergogne qui écrase tout sur son passage, notamment les classes défavorisées, les condamnant à une pauvreté éternelle !

Le 10ème congrès des Islamistes n’a donc point opéré ce changement espéré par ceux qui les croient capables d’évoluer de manière aussi radicale. Pour y arriver, il aurait fallu une longue mutation idéologique qui aurait été rendue possible si jamais il s’est établi une réelle réflexion sur la nécessité de rompre avec la pensée totalitariste de l’Islam politique et opter pour la pensée démocratique, considérée par les Islamistes comme contraire à la religion. Le chemin qui mène vers la rédemption est long, mais il semble inaccessible aux Nahdhaouis d’aujourd’hui…

L.L.

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