Ramadan 2016 : La crise va-t-elle tempérer la boulimie consommatrice du Tunisien ?

hypermarchéTunis Hebdo | Au mois de Ramadan, le Tunisien consomme plus que d’habitude et dépense, par conséquent, davantage que pendant les autres mois de l’année. La crise qui secoue actuellement le pays saura-t-elle tempérer son ardeur ?

Bien que le revenu du Tunisien soit le même au mois de Ramadan que pendant les autres mois de l’année, voire se détériore si on prend en considération l’effet inflation sur certains produits, sa proportion à consommer (la part du revenu disponible d’un ménage consacrée à la consommation), elle, par contre, varie. Elle croît irréversiblement. Comment expliquer ce phénomène ?

Simon Kuznets avait publié en 1946 une étude de longue période sur le rapport entre revenu disponible et consommation des ménages aux États-Unis entre 1869 et 1938. Cette étude a montré que la propension à consommer est, en fait, stable dans le long terme, cependant qu’elle varie dans le court terme.

Le Tunisien est frappé par une boulimie consommatrice
que la précarité de son revenu ne peut stopper

Ce paradoxe a été expliqué par Thomas Brown en 1952, selon lequel lorsque les revenus baissent, la consommation tend à rester la même. Il se refuse à parler d’irréversibilité des habitudes de consommation, il invoque plutôt une inertie comportementale. Selon lui, un individu moyen adapterait sa consommation avec retard par rapport à l’évolution de ses revenus…

Cette explication se vérifie parfaitement en Tunisie, particulièrement lors du mois saint. Le Tunisien est frappé par une boulimie consommatrice que la précarité de son revenu ne peut stopper.

Au mois de Ramadan, la plupart des Tunisiens
dépensent davantage que leurs revenus ne le leur permettent

Ce qui contraste avec l’analyse keynésienne selon laquelle le principal facteur objectif de la dépense de consommation est le revenu. Au mois de Ramadan, la plupart des Tunisiens dépensent davantage que leurs revenus ne le leur permettent.

Les plus aisés puisent dans leurs provisions pour répondre à cette période qu’on peut appeler de consommation de pointe, cependant que les classes les moins pourvues n’hésitent pas à emprunter auprès des institutions financières ou auprès de particuliers, pour se rassasier.

Le comportement de consommation dépend, par ailleurs, souvent de l’état d’approvisionnement du marché. En effet, plus la disponibilité des produits est grande plus modérée est la demande qu’elle génère.

C’est pourquoi il est impératif que toutes formes de monopole soient sévèrement sanctionnées afin d’assurer l’équilibre du marché au niveau de l’offre et de la demande et assurer surtout le prix d’équilibre, celui qui satisfait en même temps les désirs des acheteurs et des vendeurs.

En cette période de crise, où tous les secteurs d’activité sont touchés, le Tunisien est tenu de rationaliser davantage sa consommation pour éviter au déficit de l’Etat de se creuser davantage, soit en dépenses de compensation soit en dépenses d’importation.

En somme, nos compatriotes ne doivent pas faire preuve d’inertie comportementale. Ils sont tenus d’adapter leur consommation par rapport à l’évolution de leurs revenus systématiquement…

L’avis de Mongi Mokadem, Professeur d’Economie : « Le Tunisien
« moyen » n’est pas en mesure de rationaliser sa consommation !

« En dépit d’une conjoncture économique et sociale particulièrement difficile, les Tunisiens se préparent à fêter ce mois à leur façon. Etant très fidèles à leurs habitudes de consommation, les Tunisiens se laissent entraîner par leurs envies effrénées pour s’engager dans une frénésie d’achat et accroître, de manière démesurée, leur consommation.

Il faut, donc, s’attendre à ce que les chiffres concernant la consommation des Tunisiens durant le mois de Ramadan atteignent des records. Il s’agit là d’une culture qui est acquise par les Tunisiens et qui se traduit, chaque Ramadan, par ce spectacle désolant des bousculades entre les rayons des supermarchés et devant les caisses des grandes surfaces.

Il est désormais admis que nous assistons, à l’occasion de ce mois saint, à une croissance vertigineuse de la consommation des produits alimentaires comparativement au reste de l’année. Les diverses études menées à ce propos montrent que les denrées les plus prisées sont toujours les mêmes, à savoir les pâtes, les viandes, les œufs et le lait et ses dérivés.

Les tendances, en matière de consommation, qui ont été observées durant l’année dernière risquent de se reproduire à l’identique et ce malgré la persistance, voire même l’aggravation de la crise dans laquelle se trouve plongée l’économie.

Déterminants socio-culturels

Selon les données de l’Institut National de la Statistique pour ramadan 2015, la consommation des œufs et des pâtes alimentaires ont augmenté de 100 %, les viandes de 50 % et le lait et ses dérivés de 70 %.

La consommation est généralement tributaire de deux types de facteurs : les facteurs   économiques et les facteurs socio-culturels. Les déterminants économiques concernent principalement le revenu disponible et les prix des produits alimentaires. Ces deux éléments définissent le pouvoir d’achat, les quantités consommées et la structure de la consommation.

Il est, toutefois, important de souligner que les facteurs économiques ne suffisent pas, à eux seuls, pour expliquer la boulimie consommatrice du Tunisien. Malgré les conditions économiques et sociales difficiles (inflation, chômage, dégradation du pouvoir d’achat, rétrécissement de la classe moyenne, …), il est difficile d’admettre que le Tunisien « moyen » est en mesure de rationaliser sa consommation durant le mois du jeûne.

Effet de démonstration (ou de snobisme)

C’est la raison pour laquelle il faut faire appel aux déterminants socio-culturels. Ceux-ci concernent :

  • La position sociale du consommateur qui définit ses habitudes de consommation dictée par son éducation,
  • Son mode de vie : le citadin et le rural n’ont pas le même mode de consommation,
  • L’effet de démonstration (ou de snobisme) que le consommateur subit et qui correspond à son besoin d’être reconnu par la société comme appartenant à une catégorie sociale particulière,
  • Sa psychologie qui le conduit à chercher à compenser son sentiment de privation de manger et de boire pendant la journée en augmentant sa consommation afin de rassasier sa faim,
  • Le degré de sensibilité aux messages publicitaires.

Outre le fait que cette croissance phénoménale de la consommation est une remise en cause de l’essence même du mois du jeûne qui est censé être le mois de l’abstinence et de la modération, il faut ajouter aussi que ce mois donne libre cours à un gaspillage scandaleux, puisque l’on estime qu’en moyenne, le tiers de ce qui est préparé est jeté à la poubelle.

Si le mois de Ramadan est perçu comme étant le mois de tous les abus en matière de consommation, il faut, tout de même, préciser que ce comportement ne peut être généralisé à tous les Tunisiens.

Un mode de consommation issu d’une culture ancrée

Une partie non négligeable de ceux-ci, notamment les « sans revenus », les « petits revenus » et les populations rurales ne sont pas concernés par cette ruée vers les produits alimentaires parce que tout simplement ils n’ont pas les moyens leur permettant de participer à cette course.

Dans ces conditions, tous les appels en faveur de la rationalisation de la consommation pendant le mois de Ramadan risquent d’être vains. Les décideurs politiques et les différentes composantes de la société civile sont appelés à mener un travail en profondeur en vue de changer le mode de consommation du Tunisien, mode issu d’une culture ancrée et acquise progressivement à travers le temps et qu’il est grand temps de la modifier.

C’est une mission qui n’est pas facile à mener, mais il faut absolument l’accomplir et qui peut être considérée comme l’une des  taches de la révolution. N’a-t-on pas souvent affirmé qu’une révolution doit être avant tout une révolution culturelle ?

Chahir CHAKROUN

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