Le disciple – «Pour Dieu, je suis prêt à tout, même à mourir»

Festival de Cannes 2016Le disciple (Uchenik), le nouveau long métrage du metteur en scène russe Kirill Serebrennikov, et présenté en compétition dans la sélection Un certain regard lors de cette 69ème édition du Festival de Cannes, est une adaptation d’une pièce de théâtre qu’il avait auparavant montée sur les planches.

Affiche du film Le disciple
Affiche du film Le disciple

A travers ce film le réalisateur s’attaque à un fléau qui touche nos sociétés: l’obscurantisme religieux qui attire de plus en plus de jeunes de part le monde. Ceux-ci, tout comme Veniamin (Petr Skvortsov), le personnage principal, considèrent le monde comme rongé par le diable ou le mal et s’estiment investis d’une mission de purification.

Le réalisateur décrit la trajectoire qui peut conduire ces jeunes au pire et la manière dont ils se servent de la religion pour essayer de dominer leur entourage et donner un sens à leur vie.

«Pour Dieu, je suis prêt à tout, même à mourir», dit Veniamin. Cette réplique effrayante montre à quel point les jeunes peuvent être manipulés et jusqu’où ils peuvent aller.

En suivant le parcours de Veniamin, le réalisateur va essayer de montrer cet embrigadement, mais aussi la réaction des gens qui entourent ces jeunes. Certains seront dépassés, d’autres seront complices, parfois par leur passivité, d’autres encore trouveront un écho à leur propre conservatisme, à leur sexisme, leur homophobie ou leur antisémitisme. Seuls quelques uns, telle Elena (Victoria Isakova), le professeur de biologie, vont tenir tête et affronter ces fanatiques. Dans le film, cette enseignante va essayer de combattre l’adolescent par ses propres armes, en lui opposant une interprétation différente de certains passages de la bible.

En fait, il s’agit d’une bataille entre le discours scientifique, la logique et la rigueur et le discours religieux extrémiste. Entre les deux, toute une panoplie de nuances : les athées, les conservateurs par tradition, les croyants par habitude, les croyants modérés et ceux qui ne se sentent pas du tout concernés, se limitant à travailler et à essayer de subvenir à leurs besoins primaires et alimentaires.

Bouleversée, la maman de Veniamin va découvrir que son fils est devenu très croyant. Elle remarque qu’il change, que son comportement est bizarre et qu’il s’isole de plus en plus, par rapport au groupe et à la société.

Dans un premier temps, Veniamin va par exemple refuser de se mettre en maillot de bain pour son cours de natation avec l’école. Il va également refuser de voir les filles en bikini puisque la bible veut que les femmes soient décentes. Ce qui ne l’empêchera pas d’ailleurs, lorsque sa mère l’obligera à assister au cours, de regarder d’un œil vicieux les corps nus de ses camarades.

La maman découvre également que son fils lit la bible et veut l’appliquer à la lettre. A partir de là tous ses actes et discours sont dictés par cette bible. Il ne fournira plus aucun effort de compréhension ou de dialogue avec les autres. Il veut juste appliquer ce qui, pour lui, est la volonté de Dieu et imposer à tous cette parole divine.  Or dans la bible on trouve des textes violents. D’ailleurs tout le long du film, à chaque fois que Veniamin récite un verset biblique, les références de ce verset apparaissent sur l’écran. Le réalisateur a voulu montrer que ces textes, parfois d’une extrême violence, existent réellement dans la bible et que les laisser à la portée de n’importe qui peut être très dangereux.

Quel est donc le rôle de la bible et des textes religieux en général? Faut-il les appliquer à la lettre? Est ce que ces textes sont intemporels et s’appliquent à tous les humains? Elena l’enseignante est catégorique: ces textes ont 2000 ans d’âge, sont dépassés et ne répondent plus aux besoins et à la réalité du XXIème siècle.

L’élève est tellement obnubilé par ses croyances religieuses qu’il en perd toute mesure. Il ne sait plus distinguer entre le bien et le mal et fini par se prendre lui même pour une sorte de Dieu ou messie. Il trouve par ailleurs que les gens n’en font pas assez pour défendre leur religion. Il ira jusqu’à reprocher au pope de ne pas faire ce qu’il faut pour défendre le christianisme. Il lui demandera pourquoi est ce que dans les autres religions, les croyants se battent pour leur dieu et vont au djihad, alors que chez les chrétiens ils restent les bras croises et ne font rien?

Le film permet aussi une réflexion sur les méthodes d’enseignement: doit-on se limiter à donner des cours théoriques qui risquent de ne pas être compris ou donner des cours pratiques qui risquent de choquer?

L’exemple du cours d’éducation sexuelle pendant lequel on essaye d’apprendre aux élèves à enfiler des préservatifs sur une carotte est significatif. Le cours dans son ensemble est rejeté par l’élève croyant extrémiste. Pour lui les deux thèmes abordés par l’enseignante, à savoir l’homosexualité et la contraception sont contraires à la religion, la bible condamnant l’homosexualité et interdisant les relations sexuelles lorsqu’elles n’ont pas pour but la procréation. Pour lui, il est donc complètement interdit d’utiliser des préservatifs puisqu’ils empêchent justement cette procréation.

Lorsque la directrice arrive pour mettre fin à la dispute au sein de la classe, elle est elle même choquée par les méthodes de l’enseignante. Elle désapprouve l’utilisation des carottes et des préservatifs et même des vidéos animalières montrant les relations sexuelles. Elle donne l’ordre à l’enseignante de faire son cours d’éducation sexuelle en utilisant des paraboles et images.

La réponse de l’enseignante est significative, pour elle l’efficacité prime. A quoi serviraient les cours d’éducation sexuelle si ce n’est pour justement éviter les grossesses non désirées chez les adolescentes et la transmission des maladies dangereuses et incurables? Comment expliquer aux élèves si on ne leur montre pas comment faire?

En fait, tout le long du film cette enseignante va se battre contre ce système sclérosé par les croyances religieuses et le conservatisme puritain.

Le cours sur l’évolution de l’espèce humaine est également significatif. D’un coté, les scientifiques qui croient en l’évolution des espèces, évolution démontrée par la science et les découvertes archéologique et paléontologues et de l’autre coté les créationnistes qui pensent que Dieu a créé l’homme et toutes les espèces vivantes telles que nous le connaissons. Veniamin refuse complètement ce cours qui va à l’encontre de ses croyances. Il va empêcher l’enseignante de le donner et perturbera la classe.

Le plus étonnant est que la directrice du lycée, appelée à la rescousse, n’arrivera pas à trancher. Elle ne fournira aucune explication, mais elle infligera un avertissement à l’enseignante parce que cette dernière n’a pas su maintenir l’ordre dans sa classe.

La scène finale du film est très belle. Les conservateurs et divers extrémistes vont finir par décourager et faire renvoyer l’enseignante. Mais elle rebrousse chemin, et en répétant telle une litanie qu’elle ne partira pas, elle va enlever ses chaussures, les clouer, au sens propre du terme, au sol de la classe et les remettre. Elle est clouée au sol. Elle ne partira pas, elle est décidée à se battre contre tous pour essayer de sauver les élèves.  C’est une note d’espoir en réalité: dans cette lutte qui existe dans plusieurs sociétés et plusieurs religions, entre les conservateurs et les progressistes, il ne faut pas laisser les conservateurs et les extrémistes religieux envahir l’espace, il faut aussi l’occuper et se battre contre leurs discours rétrogrades.

Bien que ce film se situe en Russie et montre un jeune chrétien extrémiste, il colle parfaitement bien à l’actualité de nos pays arabes et pourrait s’appliquer aux jeunes islamistes qui se radicalisent et tiennent les mêmes discours et agissent pareillement. Il décrit le processus de fanatisation de ces jeunes et le désarroi de leurs proches.

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