Pour une réforme de la théologie musulmane

Tribune | Par Mondher Sfar, Philosophe et anthropologue

CoranNous avons, nous autres musulmans, une représentation et une relation au divin proches de celles que l’on trouve chez les Gens du Livre (ahl al-kitâb). Pour nous, Dieu est un être absolu et illimité dans sa volonté et dans son action.

Ce que les théologiens nomment la Toute-Puissance. Dans le Coran, Dieu se présente lui-même comme le Puissant (azîz), le Fort (qawy), le Dominant (muhaymin), le Vainqueur (qahhâr), etc. Cela n’empêche pas Dieu de développer des aspects plus humains de sa personnalité. Ainsi, est-il Miséricordieux (rahmân), Affectueux (wadûd), Indulgeant (raûf), etc.

Notre représentation de Dieu est donc identique à celle que nous retrouvons développée dans la Bible : celle d’un Despote absolu (jabbâr) où toute espérance humaine est à attendre non pas d’une force extérieure, mais bien au contraire : c’est à l’intérieur de cette Force absolue que l’homme puise son salut.

Nous comprenons ici que les aspects positifs de l’être divin (miséricorde, compassion, etc.) ne constituent pas des aspects opposés aux autres aspects plus sévères du divin, mais ils surgissent de la même source : celle du pouvoir absolu du divin. Autrement dit, la miséricorde est aussi une manifestation du pouvoir illimité du divin, et ne s’y oppose pas.

Ces considérations nous amènent à une reformulation des fondements de la théologie, non pas de telle ou telle théologie, mais de la théologie monothéiste. La théologie traite de la nature de Dieu. Et c’est ici que l’on se rend compte d’une forme de paradoxe dans notre appréhension du divin et du sacré.

Qu’est-ce que le principe divin ? Qu’est-ce que Dieu ? Sans recourir à la définition d’un dictionnaire, fions-nous à la simple logique ou à l’évidence. Dieu se définit à travers le principe du bien. Dieu est bon ou il n’est pas. L’expression-même de « Dieu bon », ou de « bon Dieu » est une redondance.

Un Dieu qui manifeste un comportement qui ne relève pas de la bonté, cesse d’être un être divin. Un dieu pourvu de qualités négatives ou hostiles à l’homme, serait une contradiction dans les termes : il ne serait pas dieu, mais un être malfaisant. Ce que dieu ne peut l’être.

Cela est d’autant plus évident que le principe du mal, incarné dans Satan, est à l’apposé du principe du bien dont Dieu est justement l’incarnation. Dieu ne peut emprunter à Satan un pouvoir ou des aspects, sans se renier et sans en perdre ce qui constitue sa raison d’être.

Dans notre culture religieuse, nous autres musulmans, cette nécessaire séparation se trouve malheureusement fortement délitée. Nous avons mélangé le principe du bien avec celui du mal. Nous avons assimilé dieu à un être despotique absolu. Dans le Coran, et dans notre esprit, nous ne pouvons imaginer un dieu dépourvu de pouvoir, et même de pouvoir absolu.

Ce serait pour nous absurde et même blasphématoire d’imaginer un Dieu sans pouvoir de contrainte, sans pouvoir politique, législatif, ou judiciaire. L’idée ou le sentiment du sacré, est intimement lié au principe de la puissance, et de la Toute-Puissance.

Elle est même incarnée dans la terreur et dans la peur comme ce qui régit de façon évidente le rapport de Dieu avec l’homme. La foi est même désignée par un mot qui signifie précisément la peur : al-taqwa. Dieu est associé à cette force infinie, ‘transcendante’, incontrôlable, et mystérieuse.

En fait, cette représentation du divin est, de toute évidence, erronée. Nous avons conçu la religion et le sacré sur de faux principes, et même sur des principes opposés à la vraie religion et à l’authentique divinité.

Dire que Dieu est illimité dans son pouvoir, c’est le réduire au despotisme. Or, le despotisme, comme toute manifestation de puissance, est une manifestation du mal. Dieu n’agit pas par la force, mais par la douceur.

Dieu n’est pas un être qui s’emporte face au péché ou au crime des hommes. Mais, au contraire, il cherche à sauver l’homme pécheur au lieu de le faire souffrir en guise de vengeance ou de rédemption pour les fautes ou les crimes commis. Le principe divin est un principe de salut, et non pas un principe de répression.

Les lois humaines instaurent le principe de la répression. Mais Dieu ne diffère-t-il pas des hommes, en faisant valoir un principe supérieur à la simple « justice » répressive ? En quoi serait-il divin s’il imitait les lois humaines ? Peut-on réduire dieu à un humain assoiffé de vengeance ? Car la loi répressive est une forme hypocrite de la vengeance.

La justice, même humaine, ne devrait elle-même chercher à réprimer. Son rôle devrait plutôt tenter d’amender l’homme pécheur, le restaurer dans son humanité blessée, mutilée. La vraie loi humaine devrait être celle du vrai Dieu bon : une loi qui sauve l’humain au lieu de se retourner contre lui.

Nous voyons bien que la question du sacré est au cœur même de notre condition humaine, ou plutôt de la conception que nous nous faisons de nous-même, et de notre humanité. Dis-moi comment tu te représentes toi-même, je te dirai qui est ton Dieu ! il y a là un grand défi pour l’humanité à relever : c’est de se remettre en question, en réformant sa propre vision d’elle-même.

Au sein du monothéisme, qui a promu l’idée d’un dieu despote, seul le christianisme a su se frayer un chemin, même chaotique, vers l’humanisme. Entre Dieu et l’homme, il y a plus qu’une image qui se réfléchit : il y a une communauté de destin. Et le salut est dans cette union sacrée. La seule qui le soit.

Dans un livre qui va paraître bientôt, j’ai expliqué à travers le texte coranique les ambiguïtés du dieu de l’islam, que nous autres musulmans, avons fini par intérioriser. Le temps de la réforme est venu pour nous de nous remettre en question en nous interrogeant sur ce que nous avons de plus sacré : l’idée de Dieu. Dieu ne mérite pas d’être conçu comme un être redoutable que l’on doit craindre pour espérer être sauvés du tourment d’un feu éternel.

Dieu est, au contraire, celui qui cherche à sauver tout être de tout mal et de de toute souffrance, ici-bas ou dans l’au-delà. Il suffit de croire en sa bonté infinie et de cesser de croire en une puissance que nous avons sublimée au point de l’attribuer au divin.

L’homme, en se ravalant lui-même en un être de pouvoir, a fini par ravaler le Dieu bon en un être de puissance et de domination, en un être de répression et de terreur. Subhâna allahu ‘amma yasifûn !


  • Mondher Sfar est l’auteur de « Coran, la Bible et l’Orient ancien », Paris, 447 p., 1998
  • A paraître le 1er juin 2016, chez Sophonisbe : « L’autre Coran », 436 pages

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