L’histoire de la céramique à Nabeul : De l’argile, la vie est...

L’histoire de la céramique à Nabeul : De l’argile, la vie est née

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Tribune | Par Abdel Aziz HALI

La céramique moderne et les grands maîtres potiers de la ville (les frères Abderrazak, les Kahrraz, les Mejdoub, les Kedidi, les Laâjili, etc…) doivent une fière chandcelle à Joseph-Ferdinand Tissier et son fils Louis, selon Faouzi Zitouna, président de l’Association française pour la promotion du patrimoine tunisien.
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Une ancienne carte postale montrant la cour de séchage devant un atelier de poterie dans le quartier Lahwech de Nabeul, juste derrière les anciens bâtiments de l’abattoir municipal | Crédit photo : collection privée de Faouzi Zitouna

« Au commencement, Dieu a donné à chacun un bol d’argile. C’est dans ce bol que, chaque jour chacun boit la vie. », dixit un proverbe indien.

Haut lieu de la céramique tunisienne, la ville de Nabeul a toujours été intimement liée à l’argile. Au fil du temps, cette matière donna, en effet, naissance à la renommée de cette citée et incarna l’ADN de son activité socio-économique.

« Ce qui distingue la céramique nabeulienne des autres, c’est que cette dernière est le résultat d’un brassage historique entre les influences phéniciennes, puniques, romaines, berbères, andalouses et djerbiennes. », souligne le président de l’association française pour la promotion du patrimoine tunisien et spécialiste de la céramique nabeulienne, Faouzi Zitouna.

Ainsi si l’usage des ustensiles ont fini par définir leurs formes, du néolithique jusqu’à l’arrivée des Djerbiens au Cap Bon, la poterie a su évoluer avec le temps passant du « chawat » (poterie poreuse et non vernissée) à la céramique artistique.

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Une ancienne carte postale montrant le Maître potier, Jilani Laâjili en plein action, devant son atelier, à Nabeul, en 1914 | Crédit photo : collection privée de Faouzi Zitouna
Les Djerbiens montrent la voie

Attirés par la qualité de l’argile locale extraite de la carrière de Gahr el-Tfal, située au nord de Nabeul, les artisans djerbiens fabriquaient des objets identiques par la forme, les couleurs et les schémas à ceux de leur île natale, exception faite des objets de grande taille: jarres-coffres, jarres à l’huile et à grain.

Toujours selon Faouzi Zitouna, les artisans nabeuliens se spécialisaient au début dans la poterie non vernissée (gargoulettes et pots pour le transport et le rafraichissement de l’eau, des cuivres et des plats pour divers usages domestiques.

« Durant la saison estivale, les objets réservés à l’eau se couvrent de motifs bruns dessinés au jus de caroube, qui prennent une joule couleur quand « Hallab » et « Dawraq » transpirent pour rafraîchir l’eau. La plupart du temps, les poteries « Chawat » sont vendues sans aucun décor après la première cuisson. », lit-on dans le livre « De Néapolis à Nabeul », édité par l’Association de sauvegarde de la ville de Nabeul.

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Boutique de Si Khemaïes Ameur de l’intérieur | Crédit photo : Abdel Aziz HALI
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Vue d’extérieur de la boutique « Céramique artistique » de feu Khemaïes Ameur | Crédit photo : Abdel Aziz HALI

Pour ce qui est de la poterie traditionnelle émaillée, dite « motli », selon Faouzi Zitouna, à l’image des Djerbiens, les Nabeuliens ont utilisé les couleurs jaunes et vertes ainsi que les motifs bruns dans la poterie utilitaire.

« Au début du XVIIIe siècle, l’usage des vernis plombifères fut introduit à Nabeul, importé par les artisans de Tunis ou comme certains le pensent par des Andalous. Parmi ces derniers, vivait à Tunis dans la seconde moitié du XVe siècle, un homme qui laissa une réputation de sainteté, Sidi Qcim al-Jalizi.

Ce dévot personnage, mort en 1479, aurait été fabricant des carreaux vernissées: les azulejos d’Espagne. Et c’est de là qu’il aurait apporté la technique des carreaux de revêtement muraux: « zliz ». La technique des vernis plombifères et le rustique décor brun et vert sur fond jaune se sont conservés intacts jusqu’à nos jours. », lit-on dans le livre de l’historien Joseph Weyland, « Le Cap Bon, essai historique et économique ».

Mejdoub-Aroui-Kedidi
La foire de Nabeul en 1957. Sur la photo, Si Nacer el-Mejdoub (fils d’Abdesslam el-Mejdoub, qui tend la main à Abdel Aziz El Aroui, et à côté d’eux Si Mohamed Kedidi, directeur de la foire | Crédit photo : collection privée de Faouzi Zitouna
Les Tissier forment, encadrent et innovent

Et selon les recherches de Faouzi Zitouna, il a fallu attendre la fin du XIXe siècle et l’installation, à Nabeul, en 1898, du maître céramiste Joseph-Ferdinand Tissier (natif de Tours en France) pour que la cité des Potiers devienne la capitale de la poterie artistique.

Toujours selon des documents historiques collectés par M. Zitouna, tous les grands potiers de la ville de Nabeul sont passés par l’atelier de Joseph-Ferdinand et par la suite, ils ont collaboré avec son fils Louis Tissier.

« Les frères jumeaux Abdrerrazak (H’ssen et Hssine, les deux meilleurs décorateurs de l’histoire de la céramique nabeuienne), H’ssen Kharraz (le père de Gacem Kharraz et fondateur de la dynastie des Kharraz), Fredj Kedidi (célèbre pour ses carreaux de fiances et ex-doyen des potiers), Abdesslam el-Mejdoub (le plus grand tourneur de tous les temps et grand-père de l’actuel ministre de l’Intérieur-Ndlr), Jilani Laâjili (père du céramiste Mohamed Laâjili) et autres étaient tous des apprentis chez les Tissier. », précise Faouzi Zitouna.

Fabrique des Tissier
La magnifique façade de la fabrique de la famille Tissier qui a été reprise, ensuite, par leur disciple Mohamed Ben Sedrine | Crédit photo : collection privée de Faouzi Zitouna
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Une ancienne carte postale montrant une vue panoramique de la Maison Tissier (fabrique et appartement) et l’ancienne église de Nabeul | Crédit photo : collection privée de Faouzi Zitouna

De son côté, Louis Tissier a poursuivi l’évolution de la céramique artistique à travers des créations innovantes et de plus en plus modernes tout en gardant le charme de la céramique nabeulienne et les influences andalouses.

D’ailleurs, les liens qui liaient Louis à la ville de Nabeul étaient si forts. Né le 4 mai 1881 à Foécy dans le Cher en France, il est mort, le 18 janvier 1957 à Nabeul. Malgré le fait qu’il est de nationalité française, Louis Tissier se sentait nabeulien de cœur et il a demandé à ce qu’il soit inhumé dans le cimetière des Chrétiens de la cité des Potiers, comme l’atteste une plaque funéraire en marbre retrouvée dans le demeure de Faouzi Zitouna.

« J’ai été contraint de récupérer cette la plaque funéraire de Louis Tissier car le cimetière chrétien de Nabeul, malheureusement, a été totalement détruit. Alors, j’ai voulu sauver quelque chose en mémoire de ce grand monsieur. Hélas, même les morts n’ont pas été épargné !», explique Faouzi Zitouna.

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Le célèbre Maître céramiste, Jacob Chemla dans son atelier | Crédit photo : collection privée de Faouzi Zitouna
À Nabeul, Jacob Chemla connaît la gloire

Mais qui dit céramique artistique, dit aussi la famille Chemla. Or selon Faouzi Zitouna, la dynastie des Chemla fait partie de l’histoire de la Tunisie en général et de Nabeul, en particulier. Commencée sous les Beys en 1860 avec Haï – Abraham Chemla, l’histoire se poursuit avec le protectorat en 1881 quand Jacob Chemla fonda la poterie El Qallaline, puis, aidé des ses fils (Victor, Albert et Mouche). Et de 1938 à 1954, Victor (ou Haï) et Mouche (ou encore Moshe) ont pris le relais.

Mais pour Faouzi Zitouna, l’épisode nabeulien, qui a duré pas plus de trois ans, était assez déterminant dans la carrière de Jacob et ses fils.

« Avec une fille ainée atteinte de la tuberculose, et sur avis médical, Jacob Chemla était contraint de déménager en 1908 de Tunis vers Nabeul pour soigner son enfant dans le sanatorium du Sionville, sis à El Mrazga, entre Nabeul et Hammamet (un établissement médical tenu à l’époque par les Soeurs-Ndlr). », souligne Faouzi Zitouna.

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Le président de l’association française pour la promotion du patrimoine tunisien tenant entre ses mains la plaque funéraire en marbre de Louis Tissier et posant devant une partie de sa collection privée de poterie | Crédit photo : Abdel Aziz HALI

« À la suite de cet événement imprévu Jacob Chemla, retire ses trois fils, Victor (18 ans), Albert (16 ans) et Moïse (13 ans), de l’Alliance Israélite et du collège Émile Loubet avec l’intention de leur faire partager son aventure et ils partent à Nabeul vers 1908 où, avec son contremaître Ben Amhed, Jacob se trouve dans le milieu idéal pour ses recherches (fours, officines laboratoires, argiles diverses).

A la même époque (en 1908), il participe à l’exposition coloniale de Paris (Nogent sur Marne) et y obtient une médaille d’or. », lit-on aussi dans l’article scientifique « La céramique: une histoire de famille de Monique Goffard, Lucette Valensi et Jacques Chemla.

Attiré par le savoir-faire des potiers nabeuliens, Jacob Chemla et son associé Bellanger entrent en contact avec la crème des Maîtres locaux à l’instar des frères Ben Sedrine, les frères Aberrazak, les Kharraz et Abdesslam el-Mejdoub, et, selon Jacques Chemla, fils d’Albert, et collectionneur passionné de poteries Chemla, « l’année 1910 marqua un tournant.

En effet, un jour de l’année 1910, c’est la victoire, Jacob maîtrise le  » bleu cobalt  » ! Il est reconnu comme  » un maître… qui, par un travail acharné, seul et sans aide, redécouvrit les émaux d’Asie Mineure. ».

D’autres français tels que Verclos, et Faure-Miller ont pris le relais en tentant de faire renaître et d’innover la céramique émaillée polychrome et « en s’inspirant des productions hafsides, hispano-mauresques et surtout du style Qallaline des siècles précédents ». Et au début du XXe siècle, la gamme de céramique utilitaire a été, également, « complétée par la production d’une poterie d’influence sicilienne ».

Pour ce qui est du célèbre atelier de Joseph-Ferdinand Tissier et son fils Louis, il a été par la suite repris par Mohamed Ben Sedrine.

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Madame Khira Zegdane, épouse de H’ssen Kharraz fils, dans la célèbre boutique de la dynastie Kharraz | Crédit photo : Abdel Aziz HALI
Les Kharraz sillonnent le monde et collectionnent les Grands Prix

Pour comprendre vraiment l’importance de la céramique nabeulienne et son rayonnement à l’échelle internationale, il suffit de faire un saut dans la boutique de H’ssen Kharraz fils, située à l’avenue Habib Thameur à Nabeul. Là-bas, son épouse Khira Zegdane Kharraz vous accueille dans un cadre magique qui n’a rien à envier à la caverne d’Ali Baba.

Dans sa boutique, on y trouve des diplômes, des attestations et des récompenses du monde entier: « Un diplôme d’honneur à l’honneur de H’ssen Kharraz, lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes-Paris 1925 », « Médaille d’or lors de l’exposition générale de la Centenaire de l’Algérie à Oran en 1930 », « Diplôme du meilleur artisan de la république tunisienne décerné à Gacem Kharraz, le 25 mars 1958 »…

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De la porcelaine et des produits céramiques produits par la Maison Kharraz | Crédit Photo : Abdel Aziz HALI

« Récompense de l’encouragement artisanal à Paris en 1961 », « Diplôme et médaille d’argent lors de l’exposition internationale des arts et des techniques à Paris 1937 », « Diplôme d’honneur lors de l’exposition coloniale à Marseille en 1922 », « Diplôme et médaille d’argent lors de l’exposition internationale d’Anvers (Belgique) en 1930 », « Médaille d’or décernée à H’ssen Kharraz, lors de l’exposition internationale du Nord de la France, à Roubaix en 1911 », etc.

« Jusqu’à 1922, c’est le père de mon mari, H’ssen Kharraz qui avait participé à plusieurs foires internationales. D’ailleurs, nous avons même un diplôme datant de 1908. Ensuite, c’est mon beau-père, Gacem Kharraz, le fils de H’ssen, qui a pris le relais. Il a même participé à la célèbre exposition internationale de New York 1939-1940.

Si Gacem avait emmené avec lui plusieurs artisans tunisien, dont le plus célèbre « Ftaïri » (un pâtissier qui prépare et vend des beignets frits, dits sfenj-Ndlr) de Nabeul, Si Gader Najjar. », raconte Madame Khira Zegdane Kharraz.

« Il nous a même dit que dès leur arrivée, les autorités américaines les a laissés quarante jours en quarantaine. Leur périple new-yorkais a duré six mois. Le jour, ils exposaient à la Foire internationale du Big Apple, et le soir ils faisaient des show de « Aouada » (musique et danse traditionnelle) car si Gacem avait ramené avec lui des une troupe musicale et des danseuses pour assurer l’animation. », ajoute la dame septuagénaire.

Et la renommée des Kharraz s’est poursuivie après l’indépendance.

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Une collection de Céramiques Décor, signée Louis Tissier | Crédit photo : Pinterest, Delcampe & Poulbenn

« Outre l’inauguration de notre salle d’exposition de notre usine dans les années 60 (le dimanche, 25 avril 1965-Ndlr) par le Président Habib Bourguiba, dans notre livre d’or, vous pouvez aussi lire le passage de l’Astre de l’Orient, Oum Kalthoum en 1968 et ce dans le cadre de sa tournée tunisienne. Nous avons aussi accueilli dans nos locaux des princesses du Golfe et plusieurs personnages politiques étrangers. », conclut Mme. Kharraz.

Il faut dire que les célèbres tableaux en céramiques de la dynastie Kharraz tapissent, aujourd’hui, les murs de la plupart des ambassades tunisiennes à l’étranger et notamment celui de Washington. Et même le mausolée Sidi Sahbi et le palais présidentiel de Carthage ainsi que celui de Hammamet sont ornementés par des carreaux de faïences faits dans cette grande maison de la céramique.

Enfin, si vous allez vous rendre un jour à Nabeul, il ne faut rater la petite boutique de Khemaïes Ameur, située juste à l’entrée du Souk de l’Artisanat, après les arcades d’El Bhaïer. Cette échoppe est aussi parmi les derniers endroits qui ont su garder son âme d’antan. Jadis, durant mon enfance, on avait l’habitude de saluer si Khemaïes devant son local où il avait l’habitude d’être entouré avec les notables de la ville.

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Un diplôme d’honneur à l’honneur de H’ssen Kharraz, lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes-Paris, 1925 | Crédit photo : Abdel Aziz HALI
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Médaille d’or décernée à H’ssen Kharraz, lors de l’exposition internationale du Nord de la France, à Roubaix en 1911 | Crédit photo: Abdel Aziz HALI
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Un diplôme de Médaille d’or décerné à H’ssen Kharraz lors de l’exposition internationale des Arts et des TECHNIQUES à Paris en 1937 | Crédit photo : Abdel Aziz HALI
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Un panneau en ceramique oeuvre de Jacob Chemla | Crédit photo : Véronique Chemla

Et à l’intérieur, on pouvait admirer Ammi Arbi Jazi. Comme un enfant jouant avec sa pâte à modeler, et assis par terre, il avait le don de fabriquer des petits chameaux décoratifs avec de l’argile fraîche. Les touristes l’adoraient et les enfants l’adulaient. Aujourd’hui, la boutique a été reprise par Mohamed Ameur, le fils de Si Khemaïes, mais avec la crise que connait le secteur du tourisme, les temps sont durs.

« Tout le monde souffre au souk. L’heure est grave. Il nous arrive des jours où il n’y a pas de ventes. Les petits commerçants, comme nous, souffrent. Seuls les grands bonnets tels que l’usine de Slama et Kerkeni ont le pouvoir de faire face à cette crise car ils ont la manne de l’exportation vers l’Europe.

Sinon, pour les petits commerçants, si cette situation va perdurer, on risque de mettre les clefs sous le paillasson. », fait savoir Mohamed Ameur avec beaucoup d’amertume.

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Une ancienne lampe orientaliste en céramique-Poterie de Nabeul signée Awlad Chemla | Crédit photo : Protanic et montage d’Abdel Aziz HALI

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