Ouled Ahmed est parti : Un poète devenu star

Sghaier Ouled AhmedTunis Hebdo | Peut-on aspirer à la célébrité quand on est poète en Tunisie, ce pays où la poésie, un genre majeur, ne trouve pas un public à sa taille, malgré une multitude de poètes sur la scène littéraire ?

Un poète tunisien peut-il devenir « star » dans un paysage culturel et médiatique où la notoriété reste du ressort de chanteurs et d’acteurs (télévision et one-man-show notamment), soutenus par des chaînes de télévision, avides de « buzz », de scandales et mûs par un populisme excessif (audimat oblige), tirant la culture vers le bas ?

Le pari n’est pas facile quand on sait que la poésie dans notre pays ne bénéficie pas d’un préjugé favorable auprès de ceux qui font le spectacle audiovisuel, qui, il faut l’avouer, est le seul moyen d’atteindre la grande masse du public, en l’absence d’un lecteur assidu de la poésie.

La clé de la réussite ?

Or, Sghaïer Ouled Ahmed, qui vient de nous quitter après une longue maladie, a réussi ce pari, voire ce miracle, en se propulsant dans le monde des « stars », pour conquérir un public plus large que le public habituel de la poésie, fait de connaisseurs ou d’animateurs irréductibles de l’art poétique.

Ce faisant, Ouled Ahmed a redonné à la poésie en Tunisie une popularité que seul Aboulqacem Chebbi lui avait donné, mais après sa mort, malheureusement. Comment y est-il parvenu ?

La clé de cette réussite, il faut la chercher aussi bien dans la poésie d’Ouled Ahmed que dans le « personnage » qu’il a laissé transparaître à travers sa vie de tous les jours et des prises de position politiques qu’on lui connaît.

Mais est-ce le poète qui a créé le « personnage » ? Ou bien est-ce au « personnage » que le poète doit son succès ?

A vrai dire, la question ne devrait pas se poser quand on connaît Ouled Ahmed de près ou de loin. L’homme est entier, et le poète comme le personnage sont les deux facettes imbriquées et indivisibles d’un homme qui, dans sa poésie, comme dans sa vie privée, a choisi d’être un « dérangeur public », doublé d’un anticonformiste, par principe et par choix de vie.

Contre l’ordre établi

Refusant les sentiers battus, les chemins de la banalité et les lois de l’ordre (politique, moral et poétique) établi, Ouled Ahmed, le poète autant que le personnage qui était dans son ombre, était un vrai révolté et un sincère fauteur de troubles.

Il était l’homme de tous les défis, de toutes les provocations et de toutes les batailles qui lui paraissaient justes et dignes d’être défendues, dans la rue comme à travers les poèmes, notamment les batailles de la liberté, de la dignité et de la femme.

Cet « homme révolté » (CF. Albert Camus), cet esprit rebelle et anticonformiste, ne pouvait laisser personne indifférent, y compris ses détracteurs, d’autant que sa poésie reflétait (et avec quelle classe !) cette révolte et cet anticonformisme, dans le fond comme dans la forme.

En effet, la poésie d’Ouled Ahmed a été, quant au fond, toujours proche des préoccupations de la majorité des Tunisiens et en interaction immédiate avec le vécu du pays, avec des prises de position sans ambages et un engagement total et sincère.

Et c’est cette sincérité qui a, sans doute, aidé Ouled Ahmed dans la conquête d’un large public, toujours assoiffé de la vérité qui sort de la bouche des poètes.

Génie créatif

Mais c’est également dans la forme de sa poésie qu’il faut chercher cet engouement général pour Ouled Ahmed.

Notre poète a le génie de trouver ces formules simples en apparence mais qui ne sont pas à la portée du premier poète venu : des formules concentrées et lapidaires qui vont directement au cœur et sont appelées à y rester et à survivre dans notre mémoire collective (voir : Ouhibbou-l-bilada, Nissaou biladi nissaou wa nosf, Tounoussioun marrateu wahidaten aou la akoun)…

Ce génie créatif et cette originalité surprenante, sans cesse renouvelée, on les voit aussi dans le refus des formes poétiques canonisées et dans les choix lexicaux du poète qui, selon les contextes, manie à merveille les textes sacrés comme le dialectal tunisien, en passant par d’autres registres de la langue arabe, l’essentiel étant de chercher le mot qui touche le lecteur ou l’auditeur et sert le contexte poétique, ainsi que le message du poète.

Des « succès populaires »

Et c’est ainsi qu’Ouled Ahmed s’est forgé des « succès populaires » qui, aujourd’hui, sont sur toutes les langues et dont certains ont été mis en musique, faisant de notre poète une « étoile » à part entière. Un étoile qui ne s’est pas éteinte avec la mort d’Ouled Ahmed, mais continuera à briller dans les cœurs et les mémoires de ceux qui l’ont aimé.

Adel LAHMAR

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