Chawki Tabib : « Avec une bonne gouvernance, on peut gagner 2% de...

Chawki Tabib : « Avec une bonne gouvernance, on peut gagner 2% de croissance par an »

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Chawki TabibTunis Hebdo | Un mois après sa nomination à la tête de l’Instance Nationale de Lutte contre la Corruption, Chawki Tabib parle de sa nouvelle mission, ses objectifs et ses attentes.

Est-ce qu’on peut affirmer d’emblée que votre mission à la tête de l’Instance est une «mission impossible», vu que la corruption en Tunisie a la peau dure ?

Tout d’abord, il faut faire la nuance entre l’éradication et la diminution de la corruption. Si l’éradication de ce fléau est, en effet, impossible vu qu’il fait partie de la nature humaine (aucun pays au monde n’a, d’ailleurs, pu éradiquer définitivement la corruption), la diminution de la corruption reste tout à fait possible. Ceci est l’objectif principal de l’Instance. Un objectif que nous pouvons facilement atteindre si les conditions nécessaires sont réunies.

Quelles sont ces conditions ?

Il faut d’abord que tout le monde prenne conscience de la gravité de ce phénomène. Rappelons-nous que le régime de Ben Ali a chuté, principalement, à cause de la propagation de la corruption, qui avait provoqué un soulèvement populaire.
Donc, l’Etat (gouvernement, ARP, société civile, partis politiques et citoyens inclus) doit déclarer la guerre à cette épidémie. Il doit mettre en place, le plus tôt possible, une stratégie nationale de lutte contre la corruption.

« Si on arrive à lutter efficacement contre la corruption
et instaurer une bonne gouvernance,
on peut gagner 2% de croissance annuellement »

Car sans stratégie, on ne peut pas gagner cette guerre. Nous devons – tous ensemble – contribuer à l’élaboration de cette stratégie, qui doit être prête d’ici trois mois.
En ce qui me concerne, j’ai présenté vendredi dernier, au président de l’ARP un aperçu du projet de plan national de lutte contre la corruption, qui devrait être mis en œuvre dans le cadre d’une stratégie commune entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, outre la société civile et les médias.

Quels seraient les grands traits de cette stratégie nationale de lutte contre la corruption ?

Grosso modo, on ne va rien inventer. On va juste s’inspirer des modèles qui ont réussi dans ce domaine-là. Sinon, nous avons déjà des plans déjà prêts, que ce soit ceux que nous avons élaborés en collaboration avec le PNUD (le Programme des Nations unies pour le développement) ou ceux qui ont été conçus par les anciens gouvernements.

« L’Instance a besoin d’au moins 5 million de dinars
pour accomplir son travail convenablement »

Sans oublier, bien sûr, la nécessité d’appliquer la Convention des Nations unies contre la corruption. Vous savez, si on arrive à lutter efficacement contre la corruption et instaurer une bonne gouvernance, on peut gagner 2% de croissance annuellement.

Vous avez réclamé, la semaine dernière, «un minimum de moyens» pour pouvoir accomplir votre mission. Estimez-vous le budget de l’Instance qui s’élève à 390.000 dinars, insuffisant ?

Tout à fait. L’Instance a besoin d’au moins 5 million de dinars pour accomplir son travail convenablement ! Côté ressources humaines aussi, l’Instance a besoin de renforts (équipe d’enquêteurs, équipe d’analystes, etc.). D’ailleurs, ce dernier point représente l’une des principales demandes que nous avons formulées auprès de la présidence du gouvernement. Des moyens logistiques doivent être aussi mis à notre disposition.

« Nous avons quelque 9000 dossiers, dont une grande partie
ne relève pas de la compétence de l’Instance »

Mais malgré ces difficultés, nous ne croisons pas les bras. Nous continuons à travailler (traitements de dossiers, organisation de formations, etc.) avec les moyens du bord, en attendant que les choses changent vers le meilleur.

Quel est le nombre de dossiers à traiter au sein de l’Instance ?

Nous avons aujourd’hui quelque 9000 dossiers, dont une grande partie ne relève pas de la compétence de l’Instance. Les dossiers à traiter touchent les différents secteurs, à savoir le secteur bancaire, sanitaire, marché public, etc.

Après la création, ces dernières semaines, d’un nouveau ministère de la Fonction publique, de la gouvernance et de la lutte contre la corruption, la relation et la répartition des tâches entre votre Instance et ce nouveau ministère semblent ambiguës. Un commentaire à ce propos ?

Ceci est l’un des points que nous allons discuter avec le Chef du gouvernement et le ministre en question (M. Kamel Ayadi). Ce que nous voulons, c’est créer une relation de complémentarité, et non pas de concurrence, entre l’Instance et le ministère. Pour cela, il faut lever l’ambigüité. Pour l’instant, le travail de l’Instance de lutte contre la corruption est régi par une loi (le décret-loi cadre n° 2011-120), ce qui n’est pas le cas du nouveau ministère.

« Il n’y a aucune loi qui protège les dénonciateurs »

La présidence du gouvernement a (re)lancé, récemment, un site web consacré à la dénonciation des cas de corruption au sein de l’administration publique (anticorruption-idara.gov.tn). Approuvez-vous cette initiative ?

Cela pourrait être, en effet, une bonne chose, mais ça suscite, aussi, quelques points d’interrogation, notamment en ce qui concerne le traitement de ces dossiers, et les mécanismes juridiques de protection des dénonciateurs. En effet, il n’y a aujourd’hui aucune loi qui protège les dénonciateurs.

« Nous avons environ 2000 juges
qui travaillent sur des millions de dossiers »

Et ceci est une faille dans notre système. Car après la révolution, on a eu beaucoup de gens qui ont dénoncé la corruption (notamment celle qui existe au sein de leurs administrations respectives), mais, par la suite, ils ont été assaillis.

La justice tunisienne est accusée de ne pas être ferme et rapide dans le traitement des dossiers de corruption qui lui sont transmis. Partagez-vous cette opinion ?

C’est un sujet compliqué et complexe. En effet, on a souvent tendance à oublier que notre justice travaille dans des conditions difficiles et avec des moyens très limités, que ce soit sur le plan matériel ou humain. Savez-vous qu’aujourd’hui, en Tunisie, nous avons environ 2000 juges qui travaillent sur des millions de dossiers ? C’est impensable ! Il nous faut au moins 1200 juges supplémentaires !

Ceci sans oublier le manque d’expérience de nos juges en matière de traitement de dossiers de corruption. De plus, certains dossiers sont tellement compliqués, «bien» ficelés, et sur-documentés (parfois un dossier comporte deux ou trois boites de cartons remplis de papiers), qu’ils nécessitent des experts et non pas des juges. Et vu que ces experts n’appartiennent pas au corps judiciaire, il est plus facile de corrompre certains d’entre eux.

« On peut s’estimer chanceux d’avoir une société civile
aussi active en matière de lutte contre la corruption »

Cela ne veut pas dire non plus qu’il n’y a pas des juges corrompus. Mais de là à tout mettre sur le dos de la justice, je trouve ça injuste. Notons aussi dans ce cadre que 400 dossiers de corruption ont déjà été transmis à la justice.

Quelle relation entretenez-vous avec la société civile ?

On peut s’estimer chanceux d’avoir une société civile aussi active en matière de lutte contre la corruption. On a des programmes et des actions communes, notamment des campagnes de sensibilisation, etc.

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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