Mohamed Talbi : Le « Vir Spectabilis »

Mohamed Talbi : Le « Vir Spectabilis »

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Portrait
Un portrait du Professeur Mohamed Talbi réalisé par Amina Beettaieb
TRIBUNE | Par Mohamed Arbi Nsiri, Historien

« La vérité est que nous ne vivons pas notre époque et nous ne parlons pas son langage ; nous sommes des contemporains marginalisés vivant en spectateurs en marge de la contemporanéité » (1).

À travers ces lignes, Mohamed Talbi, le doyen des universitaires tunisiens, se présente à nous en tant que personnalité intellectuelle et humaine multidimensionnelle. Il a pu forger cette personnalité par le travail assidu, dans l’enseignement, la recherche, l’écriture et l’engagement citoyen.

Il l’a construit à l’intérieur d’un corpus de plus de trente livres qui se distingue par une originalité, une cohérence et un équilibre particuliers dans la production intellectuelle.

Aucun chercheur dans l’histoire arabe ne peut ignorer ou rester indifférent face à son projet intellectuel surtout que Talbi s’est imposé, depuis plus de cinquante ans maintenant, comme une référence incontournable en forgeant un style nouveau d’écriture historique et herméneutique, une approche méthodologique originale, et un ensemble de concepts qu’il a pu élaborer avec une patience et une passion rares.

Depuis un demi-siècle, sa préoccupation majeure consiste dans la construction d’une lecture dynamique et finaliste de l’histoire de l’islam primitif, qui rompt avec les traditions de rumination et d’analyse plutôt mythologique qu’historique.

Néanmoins, Talbi affronte ses réflexions à partir d’une culture ancrée dans le patrimoine (al-tourath), maîtrisant son capital symbolique dont il est habitué au lexique, aux significations, aux personnages et à ses différents enjeux.

En plus de cette longue grande connaissance des sources arabes, Talbi n’a jamais cessé d’être à l’écoute de la production de la pensée occidentale, ce qui lui a permis d’accorder un intérêt particulier à la leçon épistémologique et au jugement critique des méthodes et des concepts.

Dans la personnalité de Mohamed Talbi interagit le savant; l’historien, le pédagogue et l’universitaire respecté. Quatre dimensions se présentent, chaque fois et de manières inégales, dans les plis de ses textes, même s’il s’agit de ses écrits les plus polémiques (2).

Le lecteur peut, aisément, percevoir ces préoccupations, même dans ses livres les plus courts qu’il écrivit par souci pédagogique (3).

Il les élaborait à partir d’une architecture qui perturbe tout lecteur à la recherche de la facilité, ou guidé par des intentions éclectiques ou opportunistes. La structuration méthodologique qu’il a forgée et la langue éloquemment fluide dont il avait la maîtrise expliquent la cohérence et la complémentarité de ses livres.

L’ambition et l’engagement de Mohamed Talbi sont explicitement annoncés depuis la publication de son Plaidoyer pour un islam moderne où on le trouve réfléchir sur le quotidien de la pensée arabe (4). D’après lui la « question religieuse », dans son acception la plus large, est aujourd’hui le moteur de l’histoire de la région arabe mais elle ne peut être traitée qu’à travers une réflexion approfondie sur l’histoire.

Or se libérer du passé ne peut s’accomplir qu’en se l’appropriant. Pour lui, le drame des arabes et des musulmans c’est qu’ils sont incapables de réfléchir à l’avenir sans se référer au passé (5). C’est pour cette raison qu’il nous explique qu’il est impossible de trouver la voie de l’avenir si on ne maîtrise pas consciemment la voie du passé.

En plus de la conscience malheureuse, Talbi observe que le climat culturel arabe actuel est malade et ambigu : Malade à cause de la dépendance de schémas préétablis et malheureusement inadaptés, et ambigu parce que la raison avec laquelle on interprète le passé ; on explique le présent et on légifère le futur, est brouillée, perturbée aussi bien par le poids de l’historicité que par la domination de ce qu’il appelle « la culture de la perception » véhiculée par les médias audiovisuels.

La politique de la conscience n’est pas le seul défi à affronter, il faudrait, aussi, aux yeux de Talbi, libérer la politique de la religion, car cette dernière a dominé la culture et l’a complètement étouffée.

Pour lui, revendiquer la libération de la culture suppose une stratégie tridimensionnelle : la première est politique. Elle a pour finalité l’instauration d’une véritable démocratie ; la deuxième dimension est socio-économique.

Elle a pour objectif un développement national ; et enfin une dimension culturelle qui consiste dans la construction d’une culture moderne à partir d’une synthèse créatrice de la modernité et l’authenticité.

Ce projet civilisationnel nécessite, pour Mohamed Talbi, la constitution d’un « bloc historique » susceptible d’établir un consensus intellectuel entre tous les courants politiques, les classes et les groupes sociaux, autour des grands objectifs nationaux, appuyés par une conscience collective des enjeux culturels de ce projet.

C’est pourquoi nous sommes tous reconnaissants à la pensée de ce « Vir spectabilis tunetanus ».

Mohamed Arbi Nsiri

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(1) Mohamed Talbi, Ma religion c’est la liberté, Tunis, Nirvana, 2010
(2) Afin que mon cœur se rassure, Tunis, Nirvana, 2011 : Depuis sa publication, ce livre n’en finit pas de susciter débats et controverses même au-delà des sphères intellectuelles.
(3) Universalité du Coran, Paris/Arles, Actes Sud, 2002
(4) Plaidoyer pour un islam moderne, Paris, édition Desclée de Brouwer, 1998
(5) Réflexion d’un musulman contemporain, Casablanca, édition Le Fennec, 2005

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