Samia Abbou : « La Troïka a trahi la Révolution »

Samia AbbouSamia Abbou, députée au sein de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) et membre du Courant démocrate nous parle du prix Nobel de la Paix, du malentendu entre Sihem Ben Sedrine et Zouhair Makhlouf et de la médiatisation de Mohamed Ghariani.
Tout d’abord, est-ce qu’on peut vous féliciter pour le prix Nobel de la Paix, vous qui avez refusé de participer au Dialogue national ?

Bien sûr, on peut se féliciter tous, et féliciter la Tunisie, de ce prix-là. Après tout, c’est une bonne chose pour nous. Ça atténue un peu la mauvaise image de la Tunisie en tant que premier exportateur de terroristes, et montre qu’au contraire, nous sommes un pays de paix.

« Le Dialogue national a permis au RCD,
alias Nidaa Tounes, de revenir au pouvoir »

Mais ces félicitations doivent se faire seulement devant la communauté internationale. Mais entre nous, Tunisiens, on ne doit pas se faire d’illusions. On se connait bien, et on sait tous que ce qui s’est passé en Tunisie était un coup d’Etat sur la démocratie et la transition démocratique.

Le Dialogue national a permis, en effet, au RCD, alias Nidaa Tounes, de revenir au pouvoir d’une façon antidémocratique.

Vous parlez toujours du RCD au présent, comme si ce parti n’était pas dissous, comme s’il n’y avait jamais eu de Révolution, comme si Ben Ali n’était pas parti…

Grosso modo, on est encore dans l’ère Ben Ali. Il y a eu, certes, une Révolution pacifique, mais celle-ci n’a malheureusement pas pu déraciner le système, qui est resté accroché. En effet, les réseaux de l’ancien régime (politiciens, cadres admiratifs, hommes d’affaires, journalistes, etc.) sont toujours là.

« Il y a encore des traîtres parmi nous »

D’ailleurs, la mort de quelque 300 martyrs -paix à leurs âmes- après le 14 janvier 2011, contre quelque 70 avant la fuite de Ben Ali, montre qu’il y a encore des traîtres parmi nous.

De plus, l’ancien régime a profité de son retour pour renouer avec ses anciens mauvais réflexes, à savoir le placement de ses hommes et femmes dans l’administration. L’exemple le plus récent est celui de la députée de Nidaa Tounes [NDLR : Hayet Kbaier], qui a été nommée PDG d’une banque, et ce, contre l’avis du gouverneur de la Banque Centrale.

Et là, j’exclue la nomination des délégués, car c’est légitime qu’un parti au pouvoir nomme des personnes qui lui sont proches dans des postes politiques, pour qu’ils réalisent son programme. Mais ce qui nous préoccupe par contre, c’est comment un parti qui se dit riche en compétences et capable de former quatre gouvernements, nomme un délégué ayant un niveau de sixième année primaire !

Sincèrement, est-ce que les remous qui existent aujourd’hui au sein de Nidaa Tounes vous font-il plaisir ?

Pas vraiment. Si ce parti n’était pas au pouvoir, c’est sûr que je me serais régalée de le voir sombrer. Mais là, il est au pouvoir. Ça change tout. C’est lui qui guide la Tunisie et il est en train de nous mener tous vers le gouffre. Donc, je ne peux pas être heureuse. De plus, cette instabilité au sein du parti au pouvoir a des répercussions négatives sur le rendement du gouvernement, et par conséquent sur l’économie, les investissements, etc. Et cela ne réjouit personne.

« Nidaa Tounes est en train de nous mener tous vers le gouffre »

Vous savez, du temps de la Troïka, les disputes internes au sein du Congrès pour la République (CPR) ont eu des effets négatifs sur la coalition au pouvoir, alors que ce parti n’était pas le centre de gravité de la Troïka. Que dire alors de problèmes au sein du plus grand parti au pouvoir…

On dirait que vous essayez toujours de faire porter la responsabilité aux autres, alors que vous étiez vous-mêmes au pouvoir, lorsque vous étiez au CPR, et vous n’avez pas réalisé grand-chose…
« Ennahdha a voulu récupérer
le système et la machine de l’ancien régime »

Malheureusement, le gouvernent issu des élections du 23 octobre, à savoir la Troïka, et à sa tête Ennahdha, a trahi la Révolution, surtout durant la première année. En effet, au lieu d’arrêter l’hémorragie de la corruption et entreprendre des réformes par la suite, Ennahdha a voulu récupérer le système et la machine de l’ancien régime et planter ses proches dans les articulations de l’Etat. On était contre cela, bien évidemment.

D’ailleurs, je vous rappelle qu’à cette époque «Si Mohamed» (Mohamed Abbou), a quitté son poste de ministre auprès du Premier ministre, chargé de la Réforme administrative dans le gouvernement Hamadi Jebali, puis son poste de secrétaire général du Congrès, lorsqu’il a vu que les choses n’allaient pas sur le droit chemin.

Dans l’émission «A celui qui ose seulement» du dimanche 18 octobre, présentée par Samir El Wafi, Mohamed Ghariani, dernier secrétaire général du RCD, a présenté ses excuses auprès des victimes de l’ancien régime, y compris, l’opposant Abderraouf Ayadi, qui était présent à ses côtés au plateau. Comment avez-vous accueillie ces excuses, vous, qui êtes une ancienne militante contre le régime de Ben Ali ?

Que Dieu pardonne à Samir El Wafi d’avoir invité Mohamed Ghariani. Est-ce qu’on a vraiment besoin de voir encore les mauvais souvenirs du passé ?

« Mohamed Ghariani a menti à plusieurs reprises »

Ceci dit, concernant les excuses, je dis à M. Ghariani on vous pardonne monsieur. On vous pardonne, pourvu que vous restez chez vous, quittez la politique et nous laisser en paix.

Ce que je reproche, aussi, à cette émission c’est de n’avoir pas installé un plateau équilibré. C’était une sorte de match de trois contre un. En effet, Abderraouf Ayadi était seul contre Mohamed Ghariani, son ami écrivain [NDLR : Hassouna Mosbahi], et l’autre journaliste [NDLR : Mondher Bedhiafi]. Il est clair que cet épisode avait pour but de blanchir Mohamed Ghariani.

De plus, ce dernier a menti à plusieurs reprises, notamment en disant qu’il recevait son salaire d’une banque privée, lorsqu’il était à la tête du RCD. Alors que son salaire, il le recevait bel et bien de l’Etat, de l’argent du contribuable.

En effet du temps de Ben Ali, le secrétaire général du RCD avait le grade et le salaire d’un ministre tandis que les secrétaires généraux adjoints avaient le grade le salaire d’un secrétaire d’Etat, ce qui représente un dépassement et un crime.

De quel œil voyez-vous le malentendu entre Sihem Ben Sedrine et Zouhair Makhlouf au sein de l’Instance Vérité et Dignité (IVD) ?

Je me suis déplacée à l’IVD pour rencontrer M. Zouhair et j’ai été surprise par le comportement et le discours de ce dernier. En effet, alors que j’essayais de le convaincre, loi et preuves à l’appui, que la loi sur la réconciliation instaurait l’impunité, lui, ne voulait rien entendre. Il haussait la voix avec agitation et perturbation, sans prendre la peine de considérer mes remarques.

Ce comportement m’a amené à conclure que Zouhair Makhlouf est chargé de mission au sein de l’IVD de la part de ceux qui veulent saper l’Instance de l’intérieur. Et personne ne peut me convaincre du contraire.

La loi de « réconciliation » est
une sorte de « déclaration du 7 novembre »

D’ailleurs, à l’issue de notre rencontre, je lui ai dit en face que je regrettais de l’avoir rencontré. Je voulais, en effet, que l’image de Zouhair Makhlouf, dans ma tête, reste celle du militant d’avant-14 janvier, avec qui je partage de beaux souvenirs.

Où en êtes-vous dans la constitution d’un front politique démocrate-social avec les partis Al-Joumhouri, Ettakatol, l’Alliance démocratique, le Mouvement Echaâb, le parti du Travail patriotique démocratique et le Mouvement des démocrates sociaux ?

A vrai dire, je ne suis pas très informée d l’état d’avancement des concertations, vu ma non-représentativité dans les structures dirigeantes du parti et mes engagements au sein de l’ARP. Mais tout ce que je peux vous dire, c’est que la création de ce front-là dépendra des évènements à venir, notamment du retour (arrogant) de l’ancien régime, et des désastres qui seront commis par ce dernier.

D’ailleurs, les partis socio-démocrates se sont déjà unis, dernièrement, lors d’une marche contre la loi dite «de réconciliation», qui est une loi très dangereuse légalisant la tyrannie et la corruption. Cette loi est, en effet, une sorte de «déclaration du 7 novembre», dans laquelle le régime s’adresse à ses hommes d’affaires corrompus en disant : «Personne ne peut vous toucher maintenant !»

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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