Jamal Ghitani, un romancier moderne qui se nourrissait du patrimoine

Jamal GhitaniDepuis Néjib Mahfoudh, l’Egypte n’a pas connu un aussi grand romancier. C’est peut-être là le plus grand hommage que l’on puisse faire à Jamal Ghitani, décédé au Caire le 18 octobre courant.

Non seulement parce que Mahfoudh, Prix Nobel de littérature, est une référence absolue dans le genre du roman à l’échelle arabe, mais aussi parce que Ghitani a fait ses premiers pas en littérature, encouragé par Néjib Mahfoudh, en publiant dès l’âge de dix-sept ans ses premières nouvelles dans des revues littéraires égyptiennes et libanaises.

Ainsi, a commencé la carrière littéraire de cet autodidacte, né le 29 mai 1945 dans un village de Haute Egypte près de Sohaq et qui était destiné à exercer le métier de dessinateur de tapis. Mais sa passion pour la littérature en avait voulu autrement.

C’est en 1969 qu’il publia son premier recueil de nouvelles (Journal d’un jeune homme qui vécut il y a mille ans), mais le grand succès public viendra avec «Zayni Baraket » (1974), un roman dont les événements se passent dans l’Egypte des Mamelouks aux XIVe siècle, mais qui est, en fait, une satire de la tyrannie, de l’oppression et de la censure.

Jamel contre Jamel !

Cette tyrannie, Ghitani l’a vécue en dehors de ses romans. Sous Jamel Abdennasser, il a été incarcéré d’octobre 1966 à mars 1967, pour ses critiques envers le «Raïs». Pendant le règne de Sadate, il fut, pendant des années, interdit de publication à cause de ses prises de position contre la politique d’ouverture économique (al infitah) menée par le successeur de Nasser.

Depuis «Zayni Barakat», Ghitani puisera dans les patrimoines arabe et égyptien les sources d’inspiration d’une bonne partie de son œuvre romanesque. Comme, par exemple, dans «Pyramides» (Montoun al Ahram, 1994) ou «L’appel du couchant». (Hatef al Maghrib, 1992).

Inspiré tantôt par les «Mille et une nuits», tantôt par la littérature soufie, en usant de la fable, Ghitani n’a pas cessé, en mettant à jour ce patrimoine, et en l’adoptant à notre époque de faire la satire de la société égyptienne, sous tous ses aspects, à commencer par la politique.

Dans ce contexte fabuleux, le public connaisseur n’oubliera jamais «La mystérieuse affaire de l’impasse Zaâfarani» (Waqa’i harat al Zaâfarani, 1977), où tout un quartier populaire du Caire découvre un jour qu’un mal étrange frappe soudain tous les hommes dans leur puissance sexuelle. Une admirable parabole qui en dit long sur l’impuissance politique des peuples arabes.

Cette satire prend, parfois, des allures plus directes, comme dans «Epître des destinées» (Risalat al Bassaer fil Massaer, 1989), où il dénonce les méfaits du libéralisme économique des années soixante-dix. Ou comme dans «Les délires de la ville» (Chat al Medina), où il s’emploie à la satire des intellectuels.

Autobiographique

La propre vie du romancier constituera la source de l’autre partie de son œuvre. C’est le cas, par exemple, du «Livre des illuminations» (Kitab Attajalliet, 1990), une autobiographie poignante de l’auteur, et «Au plus près de l’éternité», (Mouqarabat al Abad, 2000), où il évoque une opération du cœur qu’il a subie aux Etats-Unis.

La notoriété de Jamel Ghitani dépassa, depuis trois décennies déjà, les frontières de l’Egypte et du Monde arabe. Ses livres ont été traduits dans plusieurs langues, dont le français.

Parmi les œuvres de Jamel Ghitani, traduites en français, citons notamment «Zayani Barakat» (Ed. du Seuil, 1985). «Les délires de la ville» (Actes Sud, 1999), «Les récits de l’Institution» (Ed. du Seuil, 2002), «Pyramides» (Actes Sud, 2000), « Epître des destinées (Ed. du Seuil, 1993), qui a obtenu le Prix de l’amitié franco arabe, «Les poussières de l’effacement» (Ed. du Seuil, 2008), «Sémaphores» (Ed. du Seuil, 2014).

Une vie bien remplie

Parallèlement à la littérature, Jamel Ghitani s’est forgé également une brillante carrière journalistique. En 1968, il intégra le quotidien «Al Akhbar» et y travailla, entre 1964 et 1973 comme reporter de guerre, couvrant notamment la Guerre d’Octobre (1973). Il fonda, vingt années plus tard, la revue littéraire «Akhbar al Adab» dont il fut le rédacteur en chef de 1993 à 2011.

Une vie bien remplie mais qui s’acheva le 18 octobre 2015, suite à une longue maladie. Jamel Ghitani avait soixante-dix ans, mais son œuvre prolitique est, sans doute, appelée à une longue vie après lui.

Adel LAHMAR

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