Tarak Cherif : « La Loi de Finances 2016 propose des palliatifs provisoires »

Tarak Cherif : « La Loi de Finances 2016 propose des palliatifs provisoires »

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Tarak CherifTunis Hebdo | Le président de la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (CONECT), Tarak Cherif, livre ses impressions sur des questions relatives à la Loi de Finances 2016, aux négociations salariales dans le secteur privé et à l’effet d’entraînement que pourrait avoir le Prix Nobel de la Paix sur l’économie nationale.
Comment la Tunisie peut-elle exploiter le prix Nobel de la Paix du quartet afin de booster son économie. Y a-t-il des actions concrètes à entreprendre ?

Le Prix Nobel de la Paix constitue, certes, un évènement marquant et un acquis pour tous les Tunisiens. C’est une reconnaissance internationale des efforts déployés par la Tunisie pour réussir son processus de transition démocratique dans le cadre de la concertation et du dialogue responsable et pacifiste. C’est, aussi, une confirmation de la nature du Tunisien et du type de société ouverte et tolérante que le pays a su développer durant sa longue et riche histoire.

N’eut été l’adhésion de la quasi-totalité des partis politiques, des organisations nationales et des composantes de la Société civile qui ont appuyé le dialogue national, l’ont encadré et favorisé, la Tunisie n’aurait pu mener à terme avec un nombre limité de partenaires un tel dialogue.

Le mérite revient ainsi à tout un peuple qui a su forger son propre modèle, typiquement tunisien, et épargner au pays de sombrer dans le désordre, l’anarchie et la violence vécus par de nombreux pays qui n’ont pu réussi à sortir de l’impasse.

« Au moment où l’on parle de Prix Nobel de la Paix,
le rapport du World Economic Forum
nous rappelle que la Tunisie est
désormais classée 92ème pays »

Il faut toutefois rester réaliste et ne jamais oublier que les problèmes économiques de la Tunisie, les menaces et les grands défis que le pays doit relever n’ont pas disparu de façon miraculeuse, qu’ils sont toujours là et qu’ils se posent en termes de grande acuité.

La preuve tangible de ce que je dis est, qu’au moment où l’on parle de Prix Nobel de la Paix, le rapport du World Economic Forum nous rappelle que la Tunisie est désormais classée 92ème pays sur 140 au niveau de l’indice général de compétitivité, perdant soixante rangs par rapport à 2011 lorsqu’elle était classée 32ème, qu’on est classé 133ème concernant l’efficience du marché du travail, 125ème pour les relations sociales et 122ème pour ce qui est de l’efficience du marché financier.

Le pays est aussi en récession économique technique, les investissements sont en régression, l’emploi dont surtout des diplômés et le développement régional se posent toujours en termes de grands dangers pour l’équilibre économique et social du pays et le risque de demande de rééchelonnement des dettes est en passe de devenir une vraie menace si l’on ne parvient pas à développer de nouvelles ressources suffisantes surtout à l’horizon 2017 et après.

Le Prix Nobel est certes important mais ne constitue nullement la solution à nos vrais problèmes et ne doit surtout pas nous désorienter ou être un motif de fausse autosatisfaction pour l’attentisme et l’immobilisme.
Seuls le travail, l’action et l’initiative sont à même de nous faire sortir de la grave crise que nous vivons et des menaces qui guettent notre économie et nos entreprises.

Avec cette prestigieuse récompense internationale, tous les milieux, à l’échelle internationale, politiques, économiques, sociaux, financiers, culturels et autres s’intéressent à la Tunisie et à son expérience dans cette transition qu’elle vit.

C’est l’opportunité à saisir avec la célérité, l’efficience, le savoir-faire et le talent nécessaires pour valoriser cet acquis et le mettre au profit du développement économique et social de notre pays qui demeure notre vrai objectif et le souci majeur de notre grand peuple.

« Nous devons raviver notre ancienne réputation de peuple
travailleur, créateur, d’initiatives et de défis »

Au concret, nous devons mettre fin aux surenchères, aux approches fondées sur les rapports de force et rompre avec les menaces, les arrêts de travail, les abus de grèves et les revendications démesurées. Nous devons raviver notre ancienne réputation de peuple travailleur, créateur, d’initiatives et de défis.

Nous sommes aussi appelés à engager immédiatement les nombreuses réformes annoncées concernant notamment l’investissement, le système bancaire et financier, la fiscalité, l’enseignement, la formation, l’administration, la législation de travail et la décentralisation.

Nous devons lutter contre l’économie parallèle et la contrebande et encourager l’insertion dans les circuits structurés en développant une législation et un cadre adéquats.

Nous avons besoin plus que jamais d’être imaginatif et créatif en mettant en place le cadre approprié à la promotion de nouvelles formes de partenariat dont notamment le partenariat public-privé « PPP » et en dynamisant notre diplomatie par le développement de la diplomatie économique avec des objectifs précis, des évaluations rigoureuses et un suivi efficace.

Nous devons bouger, prendre contact avec nos partenaires classiques et ceux de nouveaux marchés, grandement porteurs à l’instar de l’Afrique, valoriser nos potentialités et les nombreuses opportunités d’investissements qu’offre la Tunisie en tant que site présentant des atouts certains et de pays jouissant d’une longue expérience de près d’un demi-siècle dans l’ouverture sur les investissements étrangers et disposant de ressources humaines rodées aux exigences du monde industriel et de la compétition internationale.

« En Tunisie nous n’avons pas encore développé
une culture de dialogue social »
Contrairement au secteur public, les négociations salariales dans le privé achoppent sur un désaccord entre l’UTICA et l’UGTT. Quels sont les points de discorde et comment-voyez-vous une sortie de crise ?

Je vais, peut-être, étonner certains en vous disant qu’en Tunisie nous n’avons pas encore développé une culture de dialogue social. Nous avons, certes, une longue expérience dans les négociations salariales mais pas dans le dialogue social. Même dans ce domaine d’ailleurs, la règle qui prévaut est celle des rapports de force et non les négociations fondées sur des critères, des évaluations et des éléments pertinents et significatifs.

C’est ce qui explique l’intervention parfois directe du ministère des Affaires sociales pour « trancher » sur des augmentations de salaires sans considération réelle des capacités des entreprises à faire face aux effets de ces charges, ni de leur incidence sur le pouvoir réel d’achat des salariés concernés.

D’ailleurs, depuis des décennies, et à chaque ouverture des négociations des salaires, on annonce que les débats vont concerner d’importants autres volets à l’instar de la productivité, la compétitivité, la pérennité de l’entreprise, la répartition des fruits de l’effort, la qualité et les normes. Finalement, les travaux cessent dès l’annonce des augmentations des salaires sans qu’aucune avancée ne soit faite dans ce domaine.

Il est temps à mon avis de rompre avec cette bipolarisation des négociations, nuisible tant aux ouvriers qu’aux entreprises.

Aujourd’hui, l’ère n’est plus aux confrontations et aux surenchères mais plutôt au partenariat et à l’action commune surtout que le vrai challenge ne se pose aucunement au niveau des relations entre les salariés et les chefs d’entreprises mais concerne l’entreprise avec toutes ses composantes et ses partenaires vis-à-vis de la concurrence nationale et extérieure.

« La Tunisie demeure rétrograde dans le pluralisme syndical »

Nous n’avons d’autre choix que de développer un nouveau type de dialogue responsable, franc, direct concernant tous les volets avec la participation de l’ensemble des Organisations Syndicales et Patronales du pays.

Il est paradoxal que certaines Organisations qui louent aujourd’hui leurs efforts au niveau du parrainage du dialogue national se dressent contre l’ouverture du dialogue social à d’autres organisations syndicales et patronales légalement constituées sur la base des choix et des principes prévus par la nouvelle constitution du pays.

Il est frappant de constater que si le pays a franchi de grandes étapes dans le pluralisme politique et associatif, il demeure rétrograde dans le pluralisme syndical à cause non seulement de l’attitude conservatrice des deux organisations syndicale et patronale classiques, mais également de l’attitude du ministère des Affaires sociales qui n’a apparemment pu s’intégrer et s’adapter encore au nouveau paysage politique, associatif et syndical en suivant des politiques et des attitudes désuètes indignes de la Tunisie nouvelle.

Avez-vous des remarques à formuler par rapport au projet de la Loi de Finances 2016 ou quelques suggestions à formuler ?

Au vu des éléments dont on dispose actuellement,il semble que le projet de la Loi de Finances 2016 a apporté du nouveau sur quatre plans essentiels qui ont toujours fait l’objet de revendications et de propositions de la part de notre jeune Centrale Patronale, la CONECT.

Le premier plan, et non des moindres, concerne la lutte contre l’évasion fiscale. De nombreuses dispositions d’ordre pratique sont prévues afin de « pousser » plusieurs professions dont les professions libérales à s’acquitter de leurs obligations fiscales dans la transparence et l’équité tout en élargissant la base d’assiette à un plus grand nombre de redevables ce qui aura inévitablement pour conséquence d’alléger la charge pour tous les intéressés tout en améliorant les recettes publiques.

« Le début de l’indexation des prix des carburants
aux cours internationaux constitue un tournant décisif »

Des mesures de lutte contre l’économie parallèle, qui constitue une grave menace pour l’économie du pays et les secteurs structurés, sont prévues. Elles traduisent, à mon sens, une nouvelle volonté de la part du Gouvernement pour s’attaquer à ce grave fléau.

La révision des conditions de bénéfice du régime du forfait fiscal et la restriction de son champ d’application constitue une autre disposition de ce projet qui s’inscrit dans le cadre des mêmes orientations du Gouvernement que nous appuyons et considérons comme une mesure décisive pour la modernisation de notre système fiscal.

Enfin, le début de l’indexation des prix des carburants aux cours internationaux constitue un tournant décisif qui ne manquerait certainement pas à produire ses effets sur la maîtrise de l’un des budgets les plus lourds de compensation, celui de l’énergie.

D’importantes carences au niveau de ce projet de Loi de Finances 2016 sont toutefois à relever. Elles concernent principalement la promotion de l’investissement et la mise en place de fonds régionaux destinés à booster la création de projets et d’emplois dans les régions les moins favorisées. Il semble que dans ces domaines, les mesures audacieuses ne sont pas encore à l’ordre du jour et que l’approche prudente et fragmentaire continue à sévir avec des palliatifs provisoires plutôt que des solutions réelles et adaptées.

« Le taux de croissance de 2,5%
risque de ne pas être atteint
en l’absence de mesures d’accompagnement »

Nous entamons en 2016, la sixième année post révolution et nous sommes tous en droit de se demander à quand les réformes et les mesures audacieuses pour transformer au concret nos attentes et nos aspirations légitimes et qui sont réellement à notre portée ?!

Le taux de croissance de 2,5%, annoncé pour l’année 2016, même s’il reste très en deçà du niveau nécessaire pour stimuler le développement et créer les conditions adéquates à la réalisation de certains de nos objectifs, surtout en matière d’emploi et de développement régional, risque de ne pas être atteint en l’absence de mesures d’accompagnement visant surtout à améliorer l’environnement des affaires dans le pays et à mettre fin au long feuilleton de surenchères nuisibles tant aux entreprises qu’aux salariés eux-mêmes !

Il est temps de comprendre que l’emploi et l’amélioration réelle du pouvoir d’achat et du niveau de vie ne peuvent résulter des revendications, des menaces et des rapports de force mais plutôt de la qualité de notre travail, du niveau de notre productivité, du degré de notre compétitivité et de notre mobilisation générale pour sauvegarder notre tissu économique des menaces de l’informel, du parallèle et de la contrebande.

En un mot, je dirai que seul le travail crée le travail, la richesse et permet le développement.
Je demeure, toutefois, optimiste en souhaitant que les mesures proposées par la CONECT au ministère des Finances, dans le cadre de la préparation de la Loi de Finances 2016, soient en grande partie retenues pour booster l’investissement et l’initiative.

Propos recueillis par Chahir CHAKROUN

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