Mbarka Brahmi : « La justice, aux mains tremblantes, hésite encore à accuser les vrais responsables »

Mbarka BrahmiA quelques jours de la commémoration du deuxième anniversaire de l’assassinat de Mohamed Brahmi (25 juillet), sa veuve, Mbarka Brahmi, députée du Front Populaire, revient sur les dernières évolutions dans l’affaire de l’assassinat du martyr…
Tout d’abord, qu’est-ce qui a changé dans votre vie, deux ans après le départ de Mohamed Brahmi ?

Toute ma vie, et celle de mes enfants, a été chamboulée. C’est tout à fait normal, vu que notre famille a perdu son seul appui et son seul soutien. Personnellement, et depuis le jour de l’assassinat, j’essaie de faire tout mon possible pour compenser le vide provoqué par l’absence du défunt… en vain.

Vous savez, malgré la force de caractère qui peut paraître chez moi et chez mes enfants, son absence pèse beaucoup sur nous, dès que nous nous trouvons seuls. Il nous manque dans les moindres détails de la vie : lors de la rentrée scolaire, lors de la remise des notes, lors des fêtes, durant les périodes de maladies, durant le mois de Ramadan, etc. Personne au monde ne peut le remplacer. Personne.

« Ce qui a changé dans ma vie…
Je suis entrée en politique »

Mais, la vie ne va pas pour autant s’arrêter là. Mes enfants ont des études à terminer et un avenir à construire. La famille et les amis du martyr, de leur côté, doivent garder le nom de «Mohamed Brahmi» et son projet placé haut.

Sinon, ce qui a changé aussi, dans ma vie, est que je suis entrée dans la vie politique depuis ses plus grandes portes, à travers l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP).

Comment évaluez-vous votre nouvelle expérience en tant que députée ?

A vrai dire, on ne peut pas encore parler d’«expérience». Je n’ai passé que quelques mois au Parlement. Je suis encore en train d’apprendre, comme la plupart des députés, d’ailleurs. Mais, je dois avouer que j’ai eu un sentiment très intense, lors de mon premier jour à l’ARP, en siégeant à la même place que mon mari (siège numéro 46), devant laquelle il y avait encore écrit son nom.

Qu’est-ce que ça vous fait d’être assise, à l’ARP, aux côtés de gens que vous avez accusé d’avoir participé à l’assassinat de votre mari ?

Tout d’abord, je tiens à préciser que j’entretiens de bonnes relations avec les députés de tous les courants politiques, et on se respecte mutuellement.

« La politique d’endettement va nous mener
vers un nouveau protectorat
et un nouveau traité du Bardo »

En ce qui concerne les députés auxquels vous faites allusion, ça me fait, certes, bizarre d’être assise avec eux sous la même coupole. Mais vous savez, j’ai appris beaucoup de choses de Mohamed, y compris le contrôle de soi et la patience.

Certaines forces politiques appellent, aujourd’hui, à une union nationale, notamment contre le terrorisme. Quelle est votre position vis-à-vis de cette proposition ?

Tout d’abord, j’estime que le terme «union nationale» n’a aucun sens, vu que le peuple tunisien est déjà uni. Est-ce que vous voyez une division, vous, au sein du peuple tunisien ? Je pense, donc, qu’il serait plus juste de parler d’une union entre les partis politiques plutôt que d’une union nationale. Il ne faut pas confondre entre les deux.

Le Front populaire est-il prêt à mettre la main dans la main avec les autres partis ?

Nous ne sommes pas contre, si on part sur de bonnes bases. Mais ce que nous voyons, aujourd’hui, c’est plutôt une tendance qui va dans le sens de la fragilisation de la souveraineté de l’Etat, à travers l’accumulation des emprunts et des dettes.

Nous sommes absolument contre cette démarche. En effet, cette politique d’endettement ne peut que nous mener vers un nouveau protectorat et un nouveau traité du Bardo du 12 mai 1881.

Il est clair que nous n’avons pas les mêmes visions et les mêmes intérêts que Nidaa Tounes et Ennahdha, sur plan économique. Même sur les autres plans, on n’a pas la même vision. Eux, ils cherchent à tourner la page, notamment des assassinats de Mohamed Brahmi et Chokri Belaid, alors que nous, nous voulons savoir qui sont les coupables.

« Le juge d’instruction et le ministère public,
aux mains tremblantes, hésitent encore
à accuser les vrais responsables »
Y a-t-il du nouveau dans l’affaire du martyr Mohamed Brahmi ?

Le dossier est toujours en cours. Certains accusés, tel mon voisin Ahmed Melki alias «le Somalien», vont être présentés au tribunal, après avoir été inculpés. D’autres sont placés en détention et d’autres en fuite.

Mais le grand problème dans cette affaire est que le juge d’instruction et le ministère public, aux mains tremblantes, hésitent encore à redonner au martyr son droit et à accuser les vrais responsables.

A notre sens, le document de la CIA qui a été destiné aux autorités tunisiennes le 14 juillet 2013, et prévenant d’un «projet d’assassinat visant Mohamed Bahmi» démontre que le ministère de l’Intérieur, et la présidence du gouvernement, et à sa tête Ali Larayedh, étaient au courant de l’assassinat quelques jours auparavant, et ils n’ont rien fait pour le prévenir.

Pour nous, le document de la CIA est, en soi, une condamnation pour le ministre de l’Intérieur et du Chef du gouvernement de l’époque [NDLR : Lotfi Ben Jeddou et Ali Larayedh]. Mais malheureusement, la justice indépendante refuse de les condamner.

« Le document de la CIA est, en soi, une condamnation
pour Lotfi Ben Jeddou et Ali Larayedh »
Salem Labiadh, député du mouvement du Peuple (ancien parti de Mohamed Brami) a déclaré, dernièrement, que la symbolique du martyr Brahmi a été subtilisée à son parti par d’autres forces politiques. Que répondez-vous à cela ?

Je ne comprends pas pourquoi certains veulent encore remuer le couteau dans la plaie. Nous croyions que le dossier du mouvement du Peuple a été clos définitivement.

En effet, avant de mourir, Mohamed Brahmi, alors secrétaire général du mouvement du Peuple, avait démissionné du parti, après une divergence dans les points du vue avec ses collègues, et a préféré suivre une autre voie. Il a quitté le parti sans faire d’histoires, et ça tout le monde le sait.

Sinon, concernant Salem Labiadh, je ne comprends pas comment il peut parler au nom du mouvement du Peuple, alors qu’il ne faisait pas partie du parti, lorsque Mohamed Brahmi en était secrétaire général. De plus, lorsque Mohamed Brahmi a été assassiné, Salem Labiadh était au sein même du gouvernement de la Troïka, ou plutôt d’Ennahdha.

« … Salem Labiadh s’est accroché à son portefeuille ministériel,
après l’assassinat de Mohamed »

Je le répète, avant de mourir, Mohamed Brahmi a choisi de suivre une autre voie que celle du mouvement du Peuple, et nous allons – nous sa famille – nous accrocher à la voie qu’il a choisie, tout comme Salem Labiadh s’est accroché à son portefeuille ministériel, après l’assassinat de Mohamed.

Un documentaire intitulé «Rahil» ou «Départ» a retracé l’assassinat de Mohamed Brahmi et les évènements qui ont suivi cet évènement tragique. Le réalisateur de cette œuvre, le journaliste Adnène Chaouachi, a dit que ceci était un moyen pour «ne pas oublier». Estimez-vous qu’on ait oublié Mohamed Brahmi ?

Oui, je pense que le Tunisien oublie vite. Il réagit vite puis oublie vite. Vous savez, juste après l’assassinat de Mohamed Brahmi et au cours du sit-in du Bardo, les larmes des gens auraient pu remplir des bains entiers, tellement ils étaient tristes. Mais, aujourd’hui, il parait que ces larmes ont vite séché. Sinon, pour ce qui est du documentaire, je pense qu’il est bien réussi, malgré quelques petits reproches.

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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