La première gorgée de bière

La première gorgée de bière

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barPour ceux qui en boivent, la promesse de l’Aid est aussi celle d’une bière bien fraiche, une cervoise bien frappée, pour étancher la soif d’un mois de jeûne…

Finalement, après un procès aussi absurde qu’expéditif, Anis Guiga a été libéré. Son crime ? Avoir transporté deux canettes de bière dans le coffre de sa voiture!

DES MENOTTES A L’APÉRITIF

Deux canettes de bière qui ont mis un pays sens dessus-dessous, qui ont mobilisé six avocats, la Ligue des droits de l’homme, la société civile et tutti quanti.
Avec au bout, une libération salutaire mais un verdict inquiétant : trois mois de prison assortis d’un sursis.

Il n y a pas photo, la Tunisie est un pays libre où il fait bon vivre, où la justice, de toute évidence noyautée par les années Troika, est indépendante, où les islamistes rient sous cape de l’étau invisible dont ils sont parvenus à corseter la société.

Un jeune est allé en prison pour deux bières tout comme au Maroc, deux jeunes filles sont en procès à cause de ce qui a été perçu comme une « mini jupe » pouvant déconcentrer les fidèles obnubilés par les rigueurs du jeûne.

En Algérie, ce sont des campagnes qui ne disent pas leur nom qui profitent de la conjoncture pour pousser les mâles à voiler « leurs » femmes.

Voici donc le Maghreb comme il va ! Voici donc des peuples conditionnés par des mosquées en quête de pouvoir temporel qui abandonnent la proie pour l’ombre, qui oublient leur devoir de développement pour se draper d’une vertu aussi factice que douteuse.

Désormais, après avoir été à l’avant-garde de la modernité – surtout en Tunisie -, les pouvoirs politiques suivent sans trop faire de vagues, avec pour objectif proclamé de ne pas heurter dans son intolérance la majorité des bigots et des tartuffes.

L’islamisme politique et la terreur qui va avec sont passés par là. Depuis des décennies, ils grignotent du terrain, taraudent la modernité, lancent des anathèmes et, maintenant aux portes du pouvoir totalitaire, font comme si de rien n’était.

DEUX CANETTES DE BIÈRE ET L’ETAT-KAFKA

Anis Guiga est désormais un symbole de l’Etat-Kafka qui peut déraper à n’importe quel moment, pour les plus futiles des vétilles.

Pris en flagrant délit pour un crime qui n’en est pas un, ce jeune homme a passé plusieurs nuits en prison et a certainement réfléchi à l’avenir de pays comme le nôtre, pris au piège par des politiciens aussi voraces que rusés, des apprentis despotes qui, sous couvert d’un messianisme trompeur, cherchent à prendre les commandes d’une république pour lentement la transformer en émirat wahabite.

Résistible destin que celui qu’on prétend nous imposer au nom de l’ordre moral dont la seule puissance incontestable sont les pétrodollars qui achètent tout y compris les consciences des islamistes qui profanent l’islam et veulent faire régner leurs dictatures médiévales…

Revenons à nos bières ! Et, on pourrait jouer sur les mots et les lettres en écrivant « brières », comme d’autres ont écrit « biéroriste » pour souligner que l’arrestation de Anis Guiga s’est passée dans le cadre de l’état d’urgence alors que les terroristes vaquent à leurs affaires.

Il existe en Tunisie une coutume de la première gorgée de bière, celle de l’Aid. Dans nos villes, on voit souvent des joyeux lurons en goguette à la recherche du bar qui, le premier, ouvrira ses portes pour offrir un peu de Bonheur à des clients qui en ont bien besoin. Cette bière d’ouverture de saison a une saveur particulière et devient même un rituel saisonnier.

LES CENT ET UN BISTROTS DE TUNIS

Du temps de nos ainés, il est vrai qu’on avait l’embarras du choix car la ville regorgeait de troquets tous aussi sympathiques qu’accueillants. C’était l’époque de Chez Paul, du Novelty, du Zanzibar ou du Marignan.

C’était le temps désormais lointain du Don Camillo, du Perroquet, de Chez les Nègres ou du Coq d’or. C’était le temps oublié du Triomphe, du Prado, de l’Ambassadeur, du Rossini ou du Frécho.

En cette ville désormais morte, les bistrots se nommaient Lido, Coquille, Florence, Belote, Marius et Brasilia. Comment les nommer tous ? Comment oublier le Paris Bar, la Gaité, le Soleil levant ou le Lucullus ?

Non content d’avoir envoyé ad patres toute la convivialité proper à une ville méditerranéenne, maintenant c’est aux coffres des voitures qu’on s’en prend, au nom de lois scélérates et rétrogrades qu’il suffit d’activer avec zéle pour tuer la joie et mettre des menottes à l’apéritif.

Et pourtant, la Tunisie boit de la bière depuis des siècles ! Dans le déni le plus absolu, comme si le fait que la religion dominante interdisait nominalement l’alcool transformait les buveurs en parias qu’on tolère en attendant les foudres du ciel.

Et pourtant, ceux qui étaient jeunes dans les années cinquante vous raconteront les dizaines de marques alors sur le marché. Que savons nous du goût d’une Jubol ou d’une Tuborg brune bien fraiches? Et qui se souvient des Champignol, Byrra, Peroni et autres Pils ?

CHAMPIGNOL, BYRRA, CELTIA OU KRONENBURG ?

A cette époque, on buvait aussi la 33 importée d’Algérie et les Kronenburg et autres Carlsberg. Et on buvait déjà la Stella et la Celtia que continue à produire la Société de fabrication des boissons de Tunisie qui a abandonné son ancien nom de société frigorifique et de brasserie de Tunisie en 2012. Fondée en 1925, cette compagnie domine le marché de la bière face à Heineken installé en Tunisie depuis 2007.

J’en viens à me demander ce que risque le transporteur d’une cargaison de plusieurs milliers de bières au nom de cette société. Est-il susceptible d’être contrôlé par la police et subir le sort de Anis Guiga ? Qu’en sera-t-il alors de son patron ? Risque-t-il une peine aggravée ?

D’autant plus que dans quelques jours, nous commencerons à voir les camions de livraison de bière sillonner les artères des villes et fournir les différents établissements. Sachant que la loi est pareille pour tous, ces pauvres chauffeurs courent un risque évident.

A moins que la loi ne soit pas la même pour tous et que des dérogations (somme toute logiques mais sans base légale) soient faites au cas par cas.

66 CENTILITRES DANS UN OCÉAN DE TURPITUDES

La Tunisie s’est amplement ridiculisée avec ces deux canettes de bière devenues une affaire d’Etat. La Tunisie a fait du mal à un de ses citoyens qui se retrouve avec un casier judiciaire pour deux broutilles.

La Tunisie devrait avoir d’autres chats à fouetter avec la contrebande qui infiltre des milliers d’hectolitres d’essence et des grossistes tout à fait connus qui vendent bières et alcools au vu et au su de tous grâce à d’inavouables complicités.

Sommes-nous hypocrites à ce point ? Sommes-nous arriérés à ce point pour que 66 centilitres de liquide dévoilent l’océan insondable de nos turpitudes ? Sommes-nous véritablement dignes de cette dignité dans laquelle nous nous vautrons comme des porcs dans la soue ?

Alors que la Tunisie obtenait son indépendance en 1956, la Corée du sud n’allait pas tarder à conquérir la sienne. A cette époque, nos deux pays étaient à peu près au même niveau économique et politique. Soixante ans plus tard, regardez la Corée du sud et observez la Tunisie! Jamais, on ne dirait que ces deux nations ont pris le départ de leur développement en même temps…

Comme le commentaire pourrait être cruel, je m’abstiendrai d’en faire…

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