Le cinéma en Tunisie souffre viscéralement d’un manque de régénérescence et d’une stagnation profonde

Affiches des films Babylon et Suspension
Affiches des films Babylon et Suspension

[quote_box_right]Ismaël est un cinéaste, artiste visuel et auteur tunisien né en 1981. Son travail artistique et théorique s’articule essentiellement autour de l’interrogation de l’image et de sa mise en forme politique dans un monde globalisé. Né avec une importante déficience oculaire, ses œuvres interrogent la perception humaine dans son rapport physique au monde ainsi que la perception relayée par des appareils dont la perfection est une ambition affirmée.[/quote_box_right]

Le cinéma tunisien passe actuellement par des moments délicats, entre absence de nouveautés, manque d’inspiration et la bureaucratie cinématographique qui bloque la montée de jeunes cinéastes sur la scène les poussant à la fugue.

Tant de questions qui nous tracassent quant à l’avenir du 7ème art dans un pays où les cinéphiles ne cessent de s’accroître mais dans des salles de cinéma qui se font de plus en plus rares.

Nous avons rencontré Ismaël, un jeune prodigue du cinéma tunisien, ayant produit le film « Babylon » ayant remporté le grand prix du FID à Marseille en 2012, et qui a dédié sa vie au cinéma dans l’espoir de voir cet art survivre en Tunisie.

Ismaël, qui es-tu, que fais-tu et que représente le cinéma pour toi ?

Je suis né avec de mauvais yeux. En grandissant, je risquais de devenir aveugle. Enfant j’ai fait plusieurs opérations, dont certaines à l’étranger car on ne les faisait pas en Tunisie. D’un autre côté, quand j’avais à peine quelques années, en plein phénomène des vidéo clubs et de la VHS, mon père, lui-même grand amateur de cinéma qui regardait un film par jour, me faisait regarder les films avec lui.

J’avais à peine 3 ou 4 ans et au moment des scènes de violence ou de sexe, il me couvrait les yeux avec sa main. Petit à petit, j’ai commencé à voir ces images, à les imaginer moi-même, à les mettre en scène dans ma tête, malgré la main de mon père. Le cinéma est donc pour moi ce qui importe le plus à mes yeux en ce bas monde.

L’un des moments les plus émouvants qu’il m’est donné de ressentir est celui où dans une salle de cinéma, toutes les lumières s’éteignent et le film n’a pas encore commencé. Pendant quelques secondes, ce moment flottant, intermédiaire entre le monde et le film, c’est le noir de la main de mon père devant mes yeux.

Antonioni, un de mes cinéastes préférés, disait « Faire un film pour moi c’est vivre. » Mes deux principales écoles dans la vie ont été la rue et le cinéma, ce n’était ni l’éducation de mes parents ni le lycée ou la fac.

Puis je me suis rendu compte que pour moi, faire un film était mourir, car au moment de filmer, on s’abstraie totalement du monde tel qu’il est pour ne le vivre, le penser et le ressentir qu’à travers le cadre. Donc c’est en quelque sorte se soustraire de la vie mais pour mieux la regarder.

[pull_quote_center]Cadrer un plan c’est regarder la vie dans les yeux, profondément, charnellement. Et à l’inverse de la vraie mort, mourir en faisant un film fait toujours renaître notre être à la fois le même et à la fois différent.[/pull_quote_center]

Plus concrètement, étant donné ma nature, j’ai navigué entre plusieurs disciplines et plusieurs activités durant une dizaine d’années mais depuis mon entrée à Exit Productions début 2014, je me concentre plus sur le cinéma quoi que je continue parfois à écrire ou à exposer aux grès des occasions.

J’ai donc monté et produis en 2014 « Hecho en casa » de Belhassen Handous. Et là en l’occurrence, avec Exit et trois autres sociétés, nous produisons le premier long-métrage de fiction d’Ala Eddine Slim : « Suspension ». Un projet en tous points atypique dont le tournage a été une expérience humaine extrême et qui tranchera radicalement avec tout ce qu’on a vu comme films en Tunisie jusqu’à présent, formellement et politiquement.

Nous avons aussi deux autres films en postproduction que nous espérons terminer d’ici fin 2015 et plusieurs en développement dont nous entamerons la production début 2016.

[pull_quote_center]D’autre part, je tenais à signaler que nous venons de déposer pour la troisième fois « Babylon » à la commission d’achat. Le film a été refusé une première fois et nous avons été officieusement informés que lors de son second dépôt il n’est même pas passé en commission. Il a été mis au « frigo » comme on dit dans la merveilleuse administration tunisienne.[/pull_quote_center]

Je le dis donc : nous continuerons de déposer « Babylon » à chaque session car nous avons plus de persévérance que tout le ministère réuni et quand on voit les critères et les choix de cette commission, personne, – mis à part les corrompus contre qui nous nous battons depuis des années et contre qui nous nous battrons jusqu’à ce que nous aurons gagné (et je ne doute pas un instant que nous gagnerons), – ne peut objectivement nier que l’absence de « Babylon » est une perte pour les archives culturelles du pays, pas pour nous.

BABYLON – Bande-annonce from babylon on Vimeo.

D’ailleurs, pour ne parler que de sa diffusion, trois années après sa première projection, le film continue d’être présenté aux quatre coins du monde et pas uniquement en projection : il y a quelques semaines il était diffusé pendant des semaines dans une galerie New-Yorkaise dans le cadre d’une exposition et il y a quelques jours il était donné en cinéconcert au MuCEM.

D’autre part et pour terminer, « Babylon » et « Hecho en casa » nous on était demandés par le festival de Locarno dans le cadre de Open Doors, une sorte de focus sur les cinématographies du Maghreb.

[pull_quote_center]Mais nous avons décliné cette sélection et les films ne passeront pas car durant cette session une Carte Blanche est donnée au Fonds Israélien du Cinéma qui dépend directement de l’Etat et nous ne nous voyons pas aller dans un festival qui a pour partenaire l’Etat d’Israël[/pull_quote_center].

Quelles sont les difficultés que rencontre le cinéma tunisien ? Comment expliquez vous qu’il y a peu de films tunisiens chaque année, et quels sont les obstacles que rencontrent les jeunes cinéastes ?

[pull_quote_center]Je tiens tout d’abord à préciser que je considère l’idée de « cinéma tunisien » comme obsolète : il y a des films, des expériences tunisiennes en matière de cinéma, mais le « cinéma tunisien » n’existe pas et n’a jamais existé.[/pull_quote_center]

Ce qui est une grande chance pour la génération actuelle de créateurs, car le poids de l’histoire étant pratiquement inexistant, ça ne peut qu’être une grande marge de liberté et une grande porte ouverte sur tous les possibles. Mais jusqu’à maintenant et dans la majeure partie des cas, on bute sur une profonde rétention, un inaccomplissement, une lassitude précoce.

[pull_quote_center]Si je devais résumer ces difficultés en une seule ce serait sans doute celle-ci : le cinéma en Tunisie souffre viscéralement d’un manque de régénérescence et d’une stagnation profonde.[/pull_quote_center]

Et ce à tous les niveaux. Par exemple, les textes de lois qui régissent le milieu datent des années 60, ils n’ont pratiquement jamais été amendés sauf quelques uns dans les années 80. Autre exemple : l’Etat monopolise les aides allouées au cinéma, c’est-à-dire qu’il n’y a aucun autre moyen d’avoir des aides pour produire un film.

Soit. Jetons un coup d’œil sur les compositions des commissions d’aides ainsi que de leurs résultats. Systématiquement les moyennes d’âges de ceux qui composent les commissions et des réalisateurs qui obtiennent les aides dépassent les 45-50 ans en moyenne.

Alors que le cinéma est composé aujourd’hui d’une écrasante majorité de personnes ayant moins de 35 ans et que le pays en entier est majoritairement jeune. Et on pourrait continuer à énumérer ainsi des dizaines d’exemples de totale rigidité. Cerise sur le gâteau, la personne qui a été nommée à la tête du Centre National du Cinéma est une figure corrompue et incompétente de l’ancien régime à 3 mois de la retraite.

Film Babylon réalisé par Ismaël
Film Babylon réalisé par Ismaël

La transformation du régime de Bourguiba en dictature sanglante et sénile dés la fin des années 60 puis la médiocratie népotique et corrompue du régime novembriste ont participé à plusieurs niveaux à la déconfiture du cinéma mais pas que, celles des autres arts et du savoir aussi.

Désertification de l’espace public, répression, censure, monopole du financement aux mains d’une bureaucratie dont le but premier est la destruction pure et simple de ce qu’elle est censée régir, corruption, favoritisme, arbitraire, hermétisme, népotisme…

Ceci étant, cette déconfiture n’aura pas été possible ni aussi profonde et rapide sans la lâcheté, la compromission et l’avarice des « professionnels de la profession ». Car les destouriens puis les rcdistes ont malheureusement trouvé en face d’eux des bourgeois inquiets de leur sécurité et leurs profits qui sont facilement rentrés dans le rang et pour certains qui ont eux-mêmes mis en œuvre et profité du système.

[pull_quote_center]Le cinéma en Tunisie souffre donc des réalisateurs sans talent et des producteurs sans vision qui l’ont vendu au régime de Ben Ali et qui veulent aujourd’hui le vendre aux directeurs de télés et aux promoteurs de multiplexes.[/pull_quote_center]

Car ces gens qui ont le pouvoir et la mainmise sur le cinéma depuis 30 ans maintenant n’ont de préoccupation que celle pécuniaire de leur porte-monnaie. Ils ont été et sont toujours les collabos des pouvoirs successifs pour la destruction systématique du cinéma et l’assèchement des pensées.

Comment y remédier , quelles solutions ?

Depuis 2006 ou 2007, que se soit individuellement ou collectivement, je n’ai cessé aux côtés de plusieurs autres personnes de proposer et de penser à des solutions. Or, ces corrompus et ces incompétents qui ont le pouvoir ne veulent rien entendre bien entendu car pour eux, il est tout à fait superflu de changer quoi que se soit à la situation. Bien au contraire, c’est bien cet état de déliquescence qui les arrange pour qu’ils continuent à profiter du système et à voler impunément l’argent du contribuable.

[pull_quote_center]Il y a des personnes qui sont aux commandes au sein du ministère de la Culture et aux commandes au sein de syndicats puissants depuis des décennies et ils n’ont rien changé, rien proposé, rien fait.[/pull_quote_center]

Pourquoi ? Parce que certains films obtiennent des subventions hors commissions, parce que certains films obtiennent des subventions et personne ne les voit, parce que certains films se font avec un petit pourcentage de la subvention, le reste on n’en entend plus parler, parce que certains producteurs reçoivent systématiquement des aides comme si c’était leur droit indéniable…

Tout cela en collaboration avec le département cinéma qui n’effectue aucun contrôle et aucun suivi. Il donne de l’aide uniquement à certaines personnalités aux dépens des autres dans l’arbitraire le plus total et en plus il ne leur demande aucun compte dans un hermétisme complet.

Tu auras beau crier, protester, écrire, proposer, etc. Rien n’y fera car une large partie des « professionnels de la profession » sont lâches s’ils ne sont pas complices et que tous les gouvernements pré ou post révolution misent sur la même attitude de laisser-aller et de connivences avec les vieux corrompus et incompétents car il n’est pas dans l’intérêt de l’Etat non plus de voir éclore un cinéma libre, nouveau et pluriel dans ce pays.

Film Hecho en Casa par Belhassen Handous
Film Hecho en Casa par Belhassen Handous

Que faire alors ? Et bien tout simplement faire des films malgré tout ce beau monde, faire des films contre vents et marées, faire des films malgré les flics et malgré les barbus, faire des films de toutes les manières possibles et imaginables.

Mais pas seulement car ces films ne pourront faire sens et faire cinéma que s’ils sont dans une perpétuelle remise en cause d’eux-mêmes, que s’ils naviguent vers l’horizon du cinéma et non pas qui s’alignent sur les exigences des télévisions ou des ONG, que s’ils se situent dans le « ici et maintenant » pour mieux le déborder de leurs singularités et non pas qui n’ont que le divertissement, le ludisme, l’embourgeoisement et la lâcheté politique comme matières premières.

Dans tous les cas historiques où un nouveau cinéma a émergé dans une situation de crise, cela s’est passé de la même manière. En Italie dans les années 40, en France dans les années 50, au Brésil dans les années 60, en Corée du Sud dans les années 80, etc.

Il n’y a eu renouveau que quand des nouveaux cinéastes ont inventé des manières nouvelles de faire des films et par la même occasion ont en aussi profiter dans le même geste créateur de faire en sorte que ces films soient totalement nouveaux.

C’est pour cette raison que le département cinéma et probablement demain le CNCI, les « producteurs de notoriétés » comme ils s’autoproclament et quelques autres réalisateurs ratés veulent écraser dans l’œuf les nouveaux venus dans le métier.

Ils voient là toute une menace contre leur médiocrité. Vous imaginez qu’il y a à peine quelques semaines un pseudo-théoricien qui a collaboré avec le régime de Ben Ali a diffusé un texte où il appelle à anéantir les films indépendants ?!

[pull_quote_center]On empêche depuis plus d’une dizaine d’années les plus méritants, les plus passionnés, les plus novateurs d’avoir accès aux subventions de l’Etat en donnant systématiquement aux mêmes dont les films n’intéressent absolument plus personne ni à l’intérieur ni à l’extérieur du pays. Et quand ces jeunes ont réussi à mettre en place des modes de productions indépendants et autofinancés pour faire leurs films voilà qu’on appelle aujourd’hui à les en empêcher. C’est tout simplement du fascisme.[/pull_quote_center]

Certaines personnes dans le milieu du cinéma sentent l’inévitable : ils vont être balayés par une vague de films et de réalisateurs. C’est dans l’ordre des choses. Ils essaient de l’empêcher mais c’est trop tard. Rien n’y personne ne nous empêchera de faire des films qui prouveront au monde si besoin en est toute l’étendue de l’incapacité de ceux qui aujourd’hui détiennent le pouvoir et de ceux qui depuis des décennies monopolisent le cinéma et empêche toute avancée et toute régénérescence.

Les salles de cinéma sont toutes implantées dans le centre ville, il y a absence de salles dans les autres villes du pays, est-ce du au manque d’intérêt des gens ou à la politique de l’Etat ? Et, le streaming est-il en train de tuer l’affluence vers les salles ?

La Tunisie est un pays cinéphile qui comptait plus de 150 salles de cinéma, des millions de tickets vendus par la FTCC, etc. D’ailleurs il l’est toujours, tout le monde voit beaucoup de films, cependant le mode de visionnage est passé de collectif dans le lieu naturel d’expression du cinéma à savoir la salle, à personnel dans un lieu privé (en gros sur son ordinateur dans sa chambre).

A mon avis, cela est dû à deux choses dont j’ai déjà parlé : l’évolution sociopolitique du pays depuis les années 60-70 et la lâcheté et la compromission des « professionnels de la profession ». Ajouté à cela l’ethnocentrisme des cinéastes prometteurs qui ont émergé dans les années 80-90 mais qui ont rapidement stagné eux-mêmes et l’éclatement et la prolifération des modes de visionnage des films.

Film Suspension réalisé par Aleddine Slim
Film Suspension réalisé par Aleddine Slim

Dans un contexte comme celui de la Tunisie aujourd’hui, l’on pourrait sortir progressivement de ce cercle vicieux par l’encouragement de création de petites salles de proximité et de quartier équitablement disposées dans les différentes régions du pays et la création d’une sorte de convention avec les boutiques de vente de DVD afin qu’ils ne mettent pas à disposition les films avant un laps de temps donné pour donner leur chance à cas petites salles.

Bien entendu, tout cela ne résoudra pas le problème les mêmes productions médiocres subventionnées par l’Etat et qui est la cause de la désaffection du public.

Il y a encore quelques jours un taximan me disait qu’il haïssait le cinéma parce qu’il voyait son argent dilapidé par le ministère de la Culture dans des films qui se ressemblent tous et qui sont faits par les mêmes personnes. C’est un taximan qui le dit, mais les ministres qui se suivent ne se rendent même pas compte de cette évidence.

Je veux dire par là que quand l’Etat gérera de façon transparente, plurielle et équitable l’argent du contribuable au niveau du cinéma en misant sur la seule chose qui puisse faire évoluer le cinéma, à savoir l’audace, la singularité et la diversité. Et bien le public reviendra dans les salles.

[pull_quote_center]Tenter d’interdire le piratage d’un côté ou proposer le lancement de multiplexes de l’autre ce sont tout simplement des non-sens totalement irréalisables et totalement ridicules.[/pull_quote_center]

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