Néjib Dérouiche : « Les municipalités n’ont pas les moyens pour assurer la propreté des villes »

P9 Interview Néjib
Nejib Derouiche
Néjib Dérouiche, ministre de l’Environnement et du Développement durable, parle de l’état environnemental du pays et de l’actualité de son ministère.
Beaucoup de Tunisiens estiment que la situation environnementale actuelle est très dégradée. Que répondez-vous à cela ?

Je suis tout à fait d’accord. Je dirais même qu’elle est catastrophique, vu qu’il y a eu, pendant des décennies, des crimes contre l’environnement. En effet, l’Etat avait souvent favorisé l’aspect économique au détriment de l’aspect environnemental, et n’a même pas proposé des études et/ou des solutions susceptibles de traiter -même progressivement- ce sujet, ce qui nous a mené, inévitablement, à la situation catastrophique actuelle.

La situation environnementale est catastrophique

Mais sinon, nous assumons entièrement notre responsabilité et nous allons faire tout notre possible pour régler tout ça. D’ailleurs, nous avons adopté, depuis le début de notre travail gouvernemental, une attitude très volontariste, et nous considérons que ce problème c’est le nôtre, et c’est, donc, notre responsabilité d’y remédier.

Qu’avez-vous fait, concrètement, pendant vos 100 premiers jours à la tête du ministère, pour corriger l’état actuel des choses ?

Pendant les 100 premiers jours, nous avons commencé par régler le plus grand problème en Tunisie, à savoir l’accumulation de déchets à Djerba. Nous avons apporté une machine de paquetage de déchets qui a permis de régler, même temporairement, ce gros problème. Cela, bien sûr, en attendant l’acquisition d’une unité de traitement de déchets.

D’ailleurs, en parlant de traitement des déchets, il y a d’autres cas urgents en Tunisie, à savoir les cas de Monastir et de Sousse, où nous annoncerons, bientôt, l’installation d’une grande unité pour le traitement des déchets et la production de l’énergie à partir des déchets. Nous espérons pouvoir arriver à annoncer le lancement de ce projet cette année (2015) pour qu’il soit opérationnel l’année prochaine (2016).

Gabès, Sfax, Sidi Bouzid, Gafsa et Bizerte
sont touchés par la pollution industrielle

Pour ce qui de la pollution industrielle, les plus grands problèmes sont, comme vous le savez, ceux de Gabès, de Sfax, de Sidi Bouzid, du bassin minier de Gafsa et de Bizerte.

Pour ce qui est de Gabès, nous avons formé au sein du ministère de l’Environnement et du Développement durable un comité composé des autorités régionales et de la société civile. Ce comité est en train de se réunir, mensuellement, pour trouver une solution qui nous permettra de nous en sortir à propos du dilemme du phosphogypse.

Notre objectif, en effet, est qu’après neuf mois, une déclaration, annonçant des solutions concrètes, claires et consensuelles, sera annoncée. Ce sera vraiment un grand pas.

En ce qui concerne le sujet de la pollution de la baie de Monastir, nous avons pris nos responsabilités pour arrêter le déversement des eaux usées des usines dans la baie de Monastir.

Actuellement, nous sommes en train de préparer un projet qui recyclerait les eaux usées pour être utilisées dans l’agriculture afin de ne plus polluer la baie de Monastir. Cette initiative a été fortement applaudie par les représentants de la société civile et les députés.

88 millions de dinars pour dépolluer le lac de Bizerte

Pour ce qui est de Bizerte, nous allons, grâce au projet de loi adopté mercredi dernier, pouvoir éliminer la pollution industrielle de certaines usines, et traiter et gérer les déchets solides.

Le projet de loi ratifie l’accord de prêt conclu, le 19 décembre 2013, entre la République tunisienne et la Banque européenne d’investissement (BEI) pour cofinancer un projet intégré de dépollution du lac de Bizerte, dont les travaux prendront fin en 2019. Le prêt d’un montant 88 millions de dinars (40 millions d’euros) est remboursable sur 20 ans, dont 5 années de grâce et avec un taux d’intérêt stable.

120 plages nettoyées de leurs déchets
Qu’avez-vous préparé pour la haute saison touristique qui est à nos portes ?

Nous avons, aujourd’hui, 120 plages nettoyées de leurs déchets et prêtes à accueillir les baigneurs, et ce, grâce au travail de l’Agence de Protection et d’Aménagement du Littoral (APAL).

26 plages interdites aux baignades
Qu’en est-il des 26 plages interdites aux baignades ?

Certes, il y a quelque 26 plages interdites aux baignades. Mais ces plage-là nécessitent un grand travail d’assainissement, et non une simple opération de nettoyage de sable ou d’enlèvement d’herbes marines.

Et ceci peut prendre des années, vu que la pollution de ces plages est due à la pollution industrielle et au dépôt de déchets en mer. Il faut, donc, attendre à ce qu’on s’approvisionne en stations d’assainissement.

A noter, dans ce cadre, que le nombre de plages interdites aux baignades cette année est de 26, contre 32 l’année dernière. Il y a, donc, une amélioration. Et nous espérons que, chaque année, ce chiffre soit réduit.

La semaine dernière, vous avez lancé la campagne nationale de propreté, intitulée «On aime la Tunisie, on l’aime propre». Quels sont les principaux enjeux de cette campagne ?

Cette campagne traduit, en effet, les efforts faits par plusieurs parties intervenantes en matière de protection de l’environnement (7 ministères, société civile, entreprises, etc.), et ce, dans le cadre du programme national de propreté.

Les municipalités n’ont pas les moyens et les ressources humaines
et matérielles nécessaires pour remplir leur rôle en matière de propreté

Un programme qui vise à rendre les villes du pays propres, vu que les municipalités n’ont pas, encore, les moyens et les ressources humaines et matérielles nécessaires pour remplir leur rôle convenablement, en matière de propreté.

Sinon, pour revenir à la campagne, son objectif est de sensibiliser les gens à la protection de l’environnement. Et c’est dans ce cadre qu’une exposition, inaugurée par M. le Chef du gouvernement, s’est tenue pendant trois jours (9-10-11 juin 2015) à l’avenue Habib Bourguiba.

Une caravane environnementale, composée de 4 bus, a fait aussi le tour de différentes régions du pays.

Ne voyez-vous pas que ces actions de sensibilisation (exposition, caravanes, etc.) sont un peu dépassées aujourd’hui ?

C’est vrai ! D’ailleurs, on espère que l’année prochaine, et à l’occasion de la journée de l’environnement, on pourra organiser des campagnes de sensibilisation plus modernes et plus interactives.

Et vu que ce genre de campagnes nécessite un gros budget, nous sommes en train de travailler, dès maintenant, pour avoir des financements. Il y aura, probablement, des sponsors qui financeront une campagne de plus grande envergure.

280 plaintes et 4400 photos à travers «Zoomi»
Vous avez lancé, récemment, avec un opérateur téléphonique, l’expérience pilote «Zoomi», une application mobile qui permet à son utilisateur de signaler les divers abus qui peuvent porter atteintes à l’environnement et les envoyer, ensuite, aux autorités. 10 jours après le lancement de cette expérience, vous avez reçu près de 280 plaintes et 4400 photos attestant de dépassements dans ce domaine. Quelle a été votre réaction ?

La chose qu’on peut dire, aujourd’hui, en toute transparence, est que la coordination avec les municipalités est encore en rodage. Donc, ça c’est le maillon manquant de la chaîne. Mais, une fois que les municipalités auraient suivi cette application comme il faut, tout marchera à merveille et elle sera généralisée.

Ceci dit, notons, quand même, qu’il y a une personne qui est venue me voir, la semaine dernière, pour me dire qu’il avait envoyé une plainte à travers l’application et qu’après deux jours seulement, on est venu nettoyer l’endroit.

Enfin, comment avez-vous vécu la campagne menée à votre encontre, sur les réseaux sociaux, notamment après vos déclarations relatives à la transformation de Sabkhet Sijoumi en port de plaisance ?

Après cette histoire, je me suis remis en question. Et avec le recul, je peux avouer qu’il y a des détails, au niveau de la communication, dans lesquels je n’étais, peut-être, pas parfait. Mais sinon, après deux ou trois jours de cela, j’ai oublié l’histoire, et je me suis concentré et penché sur mon travail.

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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