« Mon témoignage pour l’Histoire » d’Ahmed Mestiri: Exercice d’un droit d’inventaire du bourguibisme

Ahmed mestiri - Temoignage pour lhistoire[quote_box_left]A travers son livre « Témoignage pour l’Histoire »,  paru en 2011, Ahmed Mestiri, 89 ans, l’homme politique qui a fait partie du premier gouvernement formé par Habib Bourguiba, se livre à l’exercice d’un droit d’inventaire du bourguibisme où illustre certaines questions d’une grande actualité.[/quote_box_left]

L’auteur, membre du bureau politique du Parti Socialiste Destourien

Ahmed Mestiri, d’abord ministre de la Justice, il se verra confier ensuite d’autres portefeuilles comme ceux des Finances, du Commerce, de la Défense nationale ou de l’Intérieur.

Membre du bureau politique du Parti Socialiste Destourien, Ahmed Mestiri en sera exclu pour ses critiques à l’encontre du régime et de la situation politique et économique du pays.

Dès 1978, sous la bannière du Mouvement des démocrates socialistes qu’il fonde, Ahmed Mestiri ne cesse de dénoncer des fraudes. Il sera arrêté puis mis en résidence surveillée en 1986 avant de mettre fin volontairement à toute activité politique en 1989.
Ahmed mestiri dont le nom a été évoqué, l’an dernier, lors du Dialogue national pour remplacer Ali Laârayedh, en tant que Premier ministre, nous livre ses Mémoires…

Témoignage pour une réécriture de l’Histoire de la Tunisie

Le préambule de l’ouvrage est alléchant : « Après mûre réflexions et quelques hésitations, dues aux circonstances particulières qui ont entouré ma retraite prématurée de la vie politique à la fin du siècle dernier […] je me suis résolu enfin, avant qu’il ne soit trop tard à sacrifier à la tradition des « mémoires ». […] pour les publier à titre posthume […] lorsque la conjoncture sera favorable.» Quelque chose d’un parfum du XVIIème, ramène à Saint Simon, aux grands mémorialistes, aux secrets des Dieux dévoilés, aux dessous des cartes révélés, une invitation à pénétrer les alcôves et les boudoirs où les décisions se prennent.

Il n’en est rien, M. Mestiri n’éclabousse personne d’une verve spirituelle, ne met à jour aucune motivation inavouable et ne nous ouvre pas la coulisse. Ces mémoires sont d’une loyauté et d’une correction extrêmes. Le lecteur déçu pourra incriminer l’insincérité d’une publication précoce, c’est sans doute faire fausse route. Paru en 2011 « Témoignage pour l’Histoire » illustre certaines questions d’une grande actualité.

Divisés en trois séquences principales, la formation de l’auteur et sa contribution à la lutte de libération nationale, sa participation aux affaires et à l’édification de la Tunisie, ses activités au sein de l’opposition jusqu’en 1992, ces mémoires retracent un demi-siècle d’Histoire tunisienne. Aucune rupture nette, cependant, ne structure le récit, les évolutions et retournements sont toujours graduels, précédés de nombreux signes avant-coureurs, ils s’imposent rétrospectivement comme naturels, après une lente maturation.

C’est avec cette même mesure que M. Mestiri se livre à l’exercice d’un droit d’inventaire du bourguibisme. Deux ou trois épisodes pénibles concernant le combattant suprême sont certes relatés, mais là n’est pas l’objet de son récit.

[quote_box_left]Il s’agit tout d’abord de répondre à une Histoire « […] réécrite, enseignée dans les écoles, collèges et facultés avec le prisme déformant qui l’avait réduite à une légende, celle d’un homme qui s’était attribué le seul mérite et l’exclusivité de la lutte pour l’indépendance […]» En réponse l’auteur propose le portrait d’une génération « de généraux de 20 ans », de jeunes gens nourris d’une formation solide, de l’universalisme français, d’ambition et d’un appétit de vie, unissant leurs énergies, leurs capacités et leur créativité dans un même but.[/quote_box_left]

Dans un même sens il affirme le prima des conditions et agents sociaux sur l’individu, insistant par exemple sur l’importance du youssefisme comme facteur de persuasion déterminant les autorités coloniales à reconnaître en Bourguiba un interlocuteur pertinent et à accepter de hâter l’indépendance.

Témoignage d’un héritage

Le peuple, quant à lui reste un sujet absent, ou du moins discret dans les deux premières parties du livre et son portrait n’est jamais vraiment esquissé, il accompagne, soutient ou s’oppose par des soubresauts inattendus plus à la façon d’un chœur antique qu’à celle d’un acteur ; il participe des facteurs et des conditions.

C’est un livre qui procède plus par silences, élisions, que par mises à plat. De manière significative, le portrait de Bourguiba n’est fait qu’en fin d’ouvrage, rétrospectivement dans le récit et d’abord, par la négative, en écartant les valeurs qu’il n’a pas su incarner pour lui attribuer finalement l’intégrité, le pragmatisme, le modernisme, la priorité reconnue à l’Enseignement dans le choix des investissements publics, une politique équilibrée dans les relations internationales.

Le portrait idéologique de l’auteur que livre les mémoires est intéressant, peut-être représentatif d’une génération et révélateur d’un héritage. S’y trouvent mêlés le panarabisme, l’universalisme, une sorte de concordisme, de volonté de revivifier la civilisation islamique en rouvrant les portes de l’ijtihad (notamment pour l’élaboration du Code du statut personnel), un champ lexical teinté de marxisme avec, par exemple, l’utilisation récurrente de l’expression « conditions objectives » et un fort sens de l’Etat.

Placer cette alliance sous la houlette du pragmatisme serait sacrifier à une facilité langagière et de pensée. À plusieurs reprises l’auteur affirme la nécessité de soumettre des intérêts très concrets à la réalisation d’idées. C’est le cas par exemple concernant le décrochage du dinar de la zone franc à propos duquel l’auquel écrit que « […] les intérêts économiques passaient au second plan par rapport à l’objectif de récupération des attributs de notre souveraineté.» De même le pragmatisme n’est pas compatible avec le volontarisme affirmé par M. Mestiri affirmant « j’estime que l’on peut faire la révolution par la loi. »

Ces ambiguïtés ne sont jamais levées au cours de l’ouvrage, attachement à une troisième voie, au non-alignement, lesquels ont vu le monde arabe connaître une apogée politique et culturelle ? Ou malentendu stratégique, legs entretenu par crainte du pire et faute de mieux ?

Au cours de son parcours cependant les positions de l’auteur se précisent : l’Etat de droit, la Démocratie, les droits fondamentaux civils et politiques de l’Homme ne sont pas compatibles avec le régime à parti unique, ils requièrent le pluralisme. Dans sa dernière partie traitant de la constitution d’une opposition, l’ouvrage devient plus émouvant, le peuple et les différents agents sociaux y prennent de l’importance.

Enfin l’auteur interroge la question du courage en politique, celle du moment historique opportun et, rompant avec toute tradition héroïque réaffirme l’Homme comme fin première de toute action politique.

Lorand Revault

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