Deux ans de Normalisation (islamiste) sur fond de Terreur (islamiste)

Deux années creuses et blafardes se sont presque écoulées depuis le 14 janvier 2011. Et rien, sinon la volonté du parti islamiste dominant, n’explique le dangereux immobilisme qui prévaut depuis.

Au lieu de prendre les décisions attendues, l’exécutif continue à tergiverser et à se tirer dans les pattes. Comme si la Constitution et les mesures à prendre n’avaient aucun caractère d’urgence.

La palabre et la trahison semblent avoir pris le pas sur l’action. Au fond, l’idée même d’une Troïka au pouvoir n’est qu’une manière de dramaturgie, une sorte de mise en scène qui justifie a priori l’immobilisme. Clemenceau ne disait-il pas que pour décider, il faut être un nombre impair inférieur à trois ?

Au-delà, cette perte de temps est a contrario un gain de temps pour le parti islamiste dans ses diverses composantes. La normalisation des déséquilibres induits par la révolution implique pour les idéologies de cette mouvance une inaction de nature à laisser pourrir la situation.

Cette normalisation islamiste qui s’accommode des partis croupions de la Troïka ne tolère pas toutefois d’opposition crédible et structurée. Les bras de fer avec l’UGTT et le parti de BCE s’expliquent dans cette logique.

Ce qui importe aujourd’hui pour les islamistes, c’est de continuer à investir tous les rouages de l’Etat et y placer leurs affidés. Pour eux, l’essentiel est aussi de créer, parallèlement à la société civile, un autre tissu civil qui soit ancré dans le terreau islamiste.

C’est de la sorte que l’on peut expliquer l’explosion du nombre de crèches et jardins d’enfants islamiques, l’agitation menée par les nouveaux zeitouniens contre l’éducation nationale et la profusion d’initiatives visant au contrôle des mosquées et du champ social.

Dans des cités populaires, comme Ettadhamen, Douar Hicher ou El Intilaka, cette transition vers la normalisation islamiste est, désormais, accomplie. Ces vastes ensembles péri-urbains échappent, désormais, au mode de vie traditionnel des Tunisiens et sont rigoureusement noyautés par des militants zélés.

Ce chaînage qui vise à encadrer la société tunisienne se déploie à plusieurs niveaux.

– Les mosquées sont le socle premier de cette prise de possession des champs social, politique et religieux.

– Les ligues de protection de la révolution, de sinistre réputation, viennent doubler de manière visible (et aussi souterraine) ce premier réseau.

– Les structures du parti Ennahdha – avec leur double langage et leur diversité entre radicaux fulminants et modérés de façade – consolident ces deux premiers cercles du réseau islamiste.

Il est ainsi symptomatique que le Bureau politique d’Ennahdha se désigne comme «Majless Choura». Dans cette optique, la connotation religieuse est plus que claire.

– Les associations coraniques et les structures associatives suscités par les islamistes participent aussi à cette normalisation dont l’objectif et de bouleverser (en d’autres termes révolutionner) le champ civique en Tunisie.

Pour réaliser ce dessein normalisateur (la seule vision politique de long terme à l’œuvre actuellement en Tunisie), les islamistes jouent sur deux leviers. En premier lieu, l’argent coule à flots dans leurs caisses et constitue un redoutable instrument pour vaincre cette guerre culturelle. En second lieu, ils jouent sur la lassitude de l’opinion publique que seul le temps peut démobiliser. D’autre part, ils engrangent les gains de la division des oppositions, la vigilance relative de ceux qui s’opposent à eux, l’inexpérience démocratique des Tunisiens et la résignation teintée de fatalisme qui pointe à l’horizon.

Ce sont toutes ces raisons conjuguées qui expliquent l’immobilisme actuel des gouvernants, pourtant élus avec un agenda précis. Ils gagnent du temps pour aboutir à la normalisation qu’ils appellent de leurs vœux. Ils jouent la montre contre la Tunisie et son peuple.

Sur un autre plan, ces deux années ont été marquées par une véritable Terreur islamiste. Ne l’oublions pas : on a coupé des mains, assailli des ambassades ou des synagogues, poursuivi des intellectuels et des artistes et prôné la violence politique et… révolutionnaire lorsqu’il s’agit de jihadistes.

Epouvantail des islamistes au pouvoir, la mouvance salafiste, désormais, reconnue, trépigne d’impatience et se distingue même en coupant l’herbe sous les pieds d’Ennahdha.

Cette terreur politique a plusieurs ressorts. D’abord, elle permet au pouvoir nahdhaoui de clamer sa modération. Ensuite, elle permet aux islamistes au pouvoir de laisser toujours la porte ouverte à une alliance avec les salafistes. Enfin, elle permet de souligner que tous les moyens seront bons pour réaliser le projet islamiste.

Telles sont les réalités dont a accouché aujourd’hui la révolution tunisienne. Sur le terrain, la Normalisation et la Terreur islamistes se conjuguent et au niveau politique, on gagne du temps pour que, justement, ces réalités du terrain se consolident.

Il est dérisoire, en ce sens, pour le camp moderniste, de raisonner seulement en termes d’élections ou de suffrage universel. Comme nous le soulignons, c’est une guerre culturelle qui se déroule actuellement sous nos yeux. Et cette guerre, le camp moderniste, s’il ne change pas de leaders ou de méthode, est désigné pour la perdre lamentablement.

Quant aux révolutionnaires (malgré eux) de janvier 2011, ils ont, désormais, rejoint la trappe de l’Histoire et compteront bientôt parmi les oubliés d’une révolution trahie, confisquée et porteuse du projet théocratique d’une république islamique sur les rivages de la Méditerranée occidentale.

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