Quel avenir pour le journalisme d’investigation dans la lutte anti-corruption ?

Le débat sur le journalisme d’investigation et le rôle qu’il peut jouer dans le cadre de la démocratie et de la bonne gouvernance a pris de l’importance depuis le début de l’affaire du SheratonGate qui continue à faire couler de l’encre et à susciter des réactions. Tous ceux qui sont intervenus dans le débat abordent la question sous l’angle de la liberté de la presse pour appuyer ce genre journalistique et appeler à son développement.

Mais dès lors qu’il s’agit de l’affaire mise à jour par Olfa Riahi, les avis sont partagés. Naturellement, l’opposition, dans toutes ses composantes, les journalistes autres que pro- gouvernementaux et la plupart des représentants de la société civile déplorent le déclenchement de l’action publique contre la bloggeuse au lieu de l’ouverture d’une enquête judiciaire concernant cette affaire.

Au sein même de la Troïka, les parties sont de différents avis. Le CPR, par la voix de son secrétaire général, considère que le journalisme d’investigation est nécessaire à l’épanouissement de la liberté de la presse. Mais à la différence d’Ettakatol, il n’est pas allé jusqu’à exprimer son soutien à la bloggeuse et annoncer des actions pour la défendre et faire pression sur ceux qui ont décidé de la poursuivre. Dans cette affaire, Ettakatol a agi comme s’il n’était pas concerné par la politique du gouvernement dont il fait partie !

La réaction du mouvement Ennahdha a été tout autre non seulement parce que l’affaire touche un ministre nahdhaoui mais surtout parce ce ministre est l’enfant prodige du parti majoritaire. Outre le démenti, la condamnation et les poursuites mises en œuvre sous couvert de l’indépendance de la Justice, les partisans de ce mouvement ont usé de l’injure, de l’atteinte à l’honneur et de la menace contre celle qui a osé dénoncer des pratiques suspectes imputées au ministre des Affaires étrangères qui est en même temps le gendre de Cheikh Rached Ghannouchi.

Olfa Riahi qui est intervenue aujourd’hui sur Mosaïque FM à propos de la même affaire, a indiqué qu’elle avait reçu des menaces de la part de certaines personnes qui lui ont fait savoir qu’ils détiennent des informations compromettantes sur un certain nombre de ses proches et amis et envisagent de les publier pour se venger. Elle a ajouté que son associé, dans un projet privé, a été contacté par un fonctionnaire relevant de l’administration fiscale qui a demandé à le recevoir en personne pour affaire sensible. D’après la bloggeuse, il peut s’agir d’une tentative de le mettre sous pression à cause de l’affaire du SheratonGate.

Une réaction de cette ampleur était des moins attendue pour plusieurs raisons. La première est qu’elle rappelle les pratiques de l’ancien régime contre lequel le peuple s’est soulevé. Après la révolution du 14 Janvier, ceux qui ont été choisis par la majorité des électeurs pour conduire la Tunisie durant la phase transitoire devaient rompre avec ce type de pratiques désolantes. La seconde est que ceux qui sont actuellement au pouvoir, ont promis de lutter sans pitié contre toute forme de malversation et de corruption indépendamment des personnes et de leurs obédiences politiques.

Par ailleurs, le Premier ministre lui-même, Hammadi Jebali, a déclaré clairement et ouvertement lors d’un discours prononcé le 9 décembre dernier à l’occasion de la journée mondiale de la bonne gouvernance, que le journalisme d’investigation constitue un pilier fondamental de la lutte contre la corruption.

Et, hasard des choses, les premières investigations qui ont eu lieu après ce discours ont touché le ministre des Affaires étrangères auxquels il est, notamment, reproché de séjourner dans un hôtel aux frais de l’Etat et d’avoir autorisé le versement d’un don provenant de la Chine dans un compte au nom du ministère.

Selon Cheikh Abdelfattah Mourou, qui a participé hier à l’émission « Attassiaâ massaa » sur Attounisia TV, ces deux faits sont inexcusables mais la qualification ne doit pas être excessive.
A côté de la diffamation, de l’atteinte à la sécurité publique et de la divulgation de fausses informations, la plainte contre Olfa Riahi porte également sur la collecte de documents confidentiels. L’enquête semble axer sur ce point pour pénaliser les « fuiteurs » mais la journaliste refuse de révéler ses sources par respect à l’éthique de son métier.

Indépendamment de ces aspects juridiques, le journalisme d’investigation ne peut atteindre ses objectifs que s’il accède à des documents et des informations secrètes. Plus exactement, l’investigation n’a aucun intérêt pour le public et les autorités s’il porte sur des informations publiées.

Enfin, l’on se demande pour quelle raison les autorités se sont intéressées dans cette affaire aux personnes qui ont diffusé les informations incriminées alors que dans l’affaire engagée contre l’ISIE, les poursuites se sont fondées sur des documents fuités ?

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