Opinion – Tunisie, du rêve à l’utopie

Opinion – Tunisie, du rêve à l’utopie

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« Travail, liberté, dignité », c’était le slogan scandé pendant le soulèvement des Tunisiens, et qui résumait les revendications majeures de tout un peuple.
Qu’en est-il aujourd’hui, après plus de dix-huit mois de ce qu’on appelle communément la révolution tunisienne, et, par extension, le printemps arabe ?
Décortiquions ce slogan pour voir si les Tunisiens sont réellement sur la voie d’une transition démocratique ?

Pour le travail, source principale de dignité, rien n’a été vraiment fait. Le nombre de chômeurs ne cesse de croître. Avec 800. 000 demandeurs d’emploi sur les bras, le ministère de l’Emploi est dans une vraie impasse. Un ministère des plus critiqués, à la tête duquel un ministre des plus incompétents ne cesse de faire son constat d’échec et de déclarer qu’il ne peut rien faire.
Les sit-ins à répétition , les manifestations des associations des chômeurs diplômés, souvent réprimées avec violence, le népotisme, et l’absence de transparence dans les affectations sporadiques prouvent que l’emploi est en statu quo. Cette situation endémique, néfaste pour la relance de l’économie, attise la tension sociale et plonge les jeunes dans le désespoir. Ces jeunes qui ne cachent plus leur souhait de quitter le pays, alors que tout portait à croire que le flux migratoire allait diminuer après la révolution. . .
Pourtant, le gouvernement tunisien a bénéficié d’un nombre non négligeable de prêts pour créer des emplois, mais nous n’avons aucune trace de ces prêts et nous ne voyons pas leur effet sur le terrain.

Venons maintenant à la liberté
L’étau se resserre chaque jour un peu plus sur les libertés individuelles, à commencer par la liberté de manifester que les Tunisiens ont arrachée au prix fort ; le ministère de l’Intérieur n’accorde plus d’autorisations pour les manifestations; celles qui sont hostiles au gouvernement sont réprimées, celles qui sont pro-gouvernement sont « protégées » par les forces de l’ordre.
En oeuvrant à inscrire l’atteinte au sacré dans la constitution, ouvrant ainsi la porte à toutes sortes d’interprétations, le parti Ennahdha porte atteinte aux libertés. Deux jeunes tunisiens ont été condamnés à des peines lourdes pour avoir publié des caricatures du prophète, deux jeunes artistes de la tristement célèbre exposition « Abdelleya » seront jugés aussi et encourent des peines d’emprisonnement.
Mais encore, l’une des libertés les plus menacées dans la Tunisie post-révolutionnaire est la liberté d’expression, le seul vrai acquit de la révolution ! On ne compte plus le nombre d’attaques subies par les journalistes, les penseurs, les intellectuels, les artistes, on ne dénombre plus les procès à l’encontre des journaux, chaînes de télé, syndicats de journalistes. . . Il ne fait pas bon s’exprimer librement en Tunisie, critiquer l’armée peut vous exposer à des poursuites judiciaires , dénigrer les membres du gouvernement peut vous envoyer en prison. . .
Une mainmise sur les médias dignes du temps de Abdelwaheb Abdallah se profile dans l’horizon, on limoge des rédacteurs en chef, on les remplace par d’autres ayant prêté allégeance à Ennahdha, on interdit des tribunes aux penseurs libres, on censure jusqu’à une scène de danse dans un film. . . Des listes noires sont dressées, le Maccarthysme est en marche.
Le citoyen tunisien qui n’a joui de cette précieuse liberté que pour un laps de temps très court se voit contraint de faire attention à ses faits et gestes, à sa tenue vestimentaire, aux lieux qu’il fréquente. . . Une atmosphère lourde et étouffante s’installe en Tunisie.

Quant à la dignité, les Tunisiens sont encore à la chercher. Justice n’a toujours pas été rendue aux martyrs de la révolution, leurs tueurs courent toujours, ses blessés sont humiliés, ignorés.
On relève des cas de torture dans les prisons et les postes de police, aucune réforme n’a été entamée pour changer le comportement des forces de l’ordre envers les citoyens.
La corruption, au lieu d’être combattue et éradiquée, a gagné du terrain. La justice transitionnelle patauge ; expéditive pour certains dossiers, indécise pour d’autres.
La pauvreté, l’indigence, la misère ont encore de beaux jours devant eux : très peu de mesures pour les zones défavorisées, berceau de la révolution, et les habitants de ces régions, perdent de jour en jour l’espoir, l’estime de soi.

Le bilan n’est pas du tout réjouissant, et au rythme où vont les choses, ce qui était un rêve, « le rêve tunisien », risque de tourner au cauchemar.

F. Ben Salem

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