Élections en Libye : distinguo sémantique ou illusion du choix

Samedi 7 juillet, les Libyens ont fêté en grande pompe les premières élections libres depuis 40 ans. A l’annonce de la victoire très attendue de la coalition des libéraux, l’euphorie a également gagné les Tunisiens. Quant aux médias occidentaux, ils ne tarissent pas d’éloge sur cet événement historique porteur d’espoir et de changement.

Les grandes entités politiques disputant ces élections législatives sont d’abord le Parti de la justice et du développement (islamiste), le Parti de la patrie dirigé par l’islamiste Abdelhakim Belhadj, le Parti des forces nationales dont le représentant est Mahmoud Jibril, le Parti du milieu dirigé par Ali Tarhouni ainsi que des candidats indépendants. Les observateurs préconisent que les grands favoris du scrutin sont le Parti de la justice et du développement et la coalition des libéraux représentée par Mohamed Jibril.

Évoquant cette coalition dite de tendance démocratique, les médias occidentaux parlent d’exception par rapport à la Tunisie et à l’Égypte. La différence présumée est que dans ces dernières, les révolutions ont abouti à l’investiture de régimes islamistes, ce qui ne sera peut-être pas le sort de la Libye. Les points de divergence ne sont cependant pas explicités, car il n’y en a pas !

La coalition libérale est présentée comme une alternative à l’islamisme, qui plus est, est porteuse d’un projet démocratique qui changera le paysage politique et la vie des Libyens. On ne définit dans aucun article traitant du sujet ce que « libéralisme » revient à dire. Rappelons que ce mot fait référence à l’ensemble des doctrines politiques fondées sur la garantie des droits individuels qu'aucun pouvoir n'a le droit de violer, et contre l'autorité arbitraire d'un gouvernement ou la pression des groupes particuliers (monopoles économiques, partis, syndicats).

Or, Mohamed Jibril, leader de cette coalition, a présidé pendant 7 mois le Conseil exécutif du Conseil national de transition (CNT). En sa qualité d’émissaire, il avait rencontré William Hague, secrétaire aux affaires étrangères du Royaume-Uni, Gene Cretz, ambassadeur des États-Unis et plusieurs fois Nicolas Sarkozy. Ces pourparlers ont abouti à la reconnaissance officielle du CNT comme seul représentant légitime du peuple libyen, sans l’aval tangible de ce dernier, puis à l’intervention de l’OTAN en Libye le 19 mars 2011. Il est de notoriété publique que le CNT est d’obédience étasunienne et perçoit depuis sa création même, un financement américain. Si la coalition de Mohamed Jiblril obtient la majorité des sièges dans l’Assemblée Constituante, la mainmise occidentale sur les choix politiques et économiques sera maintenue, car il incombe aux membres de l’Assemblée de désigner le futur gouvernement. Le peuple libyen aura droit à une déclinaison des moins démocratiques du libéralisme. Nous comprenons mieux pourquoi les États-Unis « se sont félicités » de ces élections « véritablement historiques » !

Par ailleurs, Moustafa Abdel Jalil a également été président du CNT et chef d'État sans scrutin ni consensus national. Dans « le discours de la victoire» trois jours après l’assassinat de Kadafi, il avait annoncé que la charia serait « la source principale » de la législation dans la nouvelle Libye. Dans le contexte des élections législatives, le CNT a dernièrement réaffirmé cette volonté. Son porte-parole Salah Darhoub a d’ores et déjà sommé l’assemblée constituante de s’attacher au droit musulman, déclarant que «Le peuple libyen est attaché à l’islam tout comme à la charia » et que cette question « ne fera pas l’objet d’un referendum ». Nul n’ignore que cette mesure restreint certains principes de la citoyenneté et frappe de nullité les libertés individuelles. De quel libéralisme parle-t-on donc si ce modèle législatif risque de n’être point libertaire ?
Autre question : ces déclarations du CNT depuis octobre 2011 ne sont-elles pas un signe qui ne trompe guère sur l’assurance des dirigeants actuels de leur reconduction aux élections ou du moins de leur omnipotence en dépit de la dissolution du CNT après la publication des résultats ?

Notons aussi que le CNT a ôté à la future Assemblée l’une de ses principales prérogatives à savoir la désignation des membres du comité chargé de rédiger la future Constitution.

Nous sommes donc en présence du cas de figure –déjà rencontré en Égypte- de l’illusion du choix. On propose aux élections des entités politiques supposées antagonistes et les médias nous vendent une machination perceptible comme un changement historique.

Les incidents survenus à l’Est libyen (des hommes armés ont fermé plusieurs terminaux pétroliers le long de la côte) sont qualifiés de menaces sécuritaires qui ont savamment été contournées par le pouvoir en place. Néanmoins, on ne souligne pas qu’une partie du peuple libyen voit dans ces élections un statu quo et que les militants autonomistes de l’EST refusent cette mascarade. Fares, révolutionnaire de 22 ans, a choisi de ne pas voter avançant que « Le gouvernement favorise toujours Tripoli. La mort de Kadhafi n'a rien changé».

On maintient les zones d’ombre sur le meurtre, près d'un bureau de vote à Ajdabiya, d'un manifestant hostile aux élections et d'un fonctionnaire de la Commission électorale, tué par un tir à l'arme légère à Benghazi ce vendredi.

Aucun soupçon n’est jeté sur la transparence du processus électoral. On évite d’évoquer les pressions que subissent les indépendants de la part des partis politiques. Dans un article publié par lapresse.ca, Amar Taher Alhaj, candidat indépendant a fait la déclaration suivante : «Plusieurs (partis) m’ont appelé pour me proposer de l’argent en échange de mon soutien à l’assemblée. Ils font ça avec tout le monde».

Sous le haut patronage des États-Unis, les dirigeants du CNT continuent de « colorer » la révolution libyenne. Sous des airs de transition démocratique, les résultats des élections minutieusement planifiées représenteront officiellement la volonté du peuple libyen. Les médias continueront à dorer l’image de ce « libéralisme » et à nous verser de l’espoir, mais un autre bastion tombera entre les mains des islamistes ou du CNT, deux revers d’une seule médaille, et la Libye, comme la Tunisie et l’Égypte, perdra ses feuilles dans ce printemps arabe.

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