Le billet de Hatem Bourial – Recherche empire désespérément…

Si le chef de l’actuel gouvernement a pu défrayer la chronique en clamant haut et fort sa nostalgie du califat, l’un de ses ministres vient de se distinguer en appelant à l’enseignement de la langue turque dans les écoles.

Dans les deux cas, il semble y avoir un besoin désespéré d’empire : peut-être abbasside pour le premier, de toute évidence ottoman pour le second.

Ceci sans évoquer les nombreuses génuflexions, humiliations et baisemains des princes saoudiens et consorts lorsqu’il s’agit, au nom de la fraternité islamique, de leur soutirer quelques pétrodollars pour la bonne cause.

Drôle de manière de se démarquer de ce que nos gouvernants actuels ressentent comme l’Empire français dont ils cherchent aujourd’hui à névrotiquement effacer les traces.

Selon eux – et c’est presque risible -, pour atténuer l’influence française en Tunisie, il faudrait mettre en œuvre la « renaissance » d’un califat mythique, celle d’un émirat fantasmé dans le giron des frères du golfe voire d’une régence ottomane tombée dans les oubliettes de l’histoire.

On pourra toujours après cette énième sortie – cette fois turcophile – les affubler des surnoms qu’ils méritent : Jebali Dey, Ghanouchi Pacha ou Bach Hamba Laaridh…

Plus sérieusement d’où vient ce besoin d’être dominés pour nos actuels gouvernants ? Pourquoi ne considèrent-ils la Tunisie que comme un confetti d’empire et non une nation souveraine ?

Pourquoi en veulent-ils tellement à la France dont la haine semble être en filigrane de toutes les (mauvaises) décisions qu’ils prennent ?

Sans entrer dans les analyses savantes, il est clair que ce qui rebute nos gouvernants en ce qui concerne la France réside en les valeurs éclairées de cette nation et de l’Europe en général.

L’habeas corpus, ils n’y croient pas ! Sauf bien sûr lorsqu’ils en furent les bénéficiaires.

La liberté individuelle, l’égalité entre tous, la fraternité entre les peuples, ils n’y croient pas, lui préférant les théocraties du golfe et les islamistes revanchards du Bosphore.

Tout ce qui les obsède, c’est effacer – en fantasme – l’influence européenne sur les idées des peuples arabes.

Pour eux, il faudrait en quelque sorte revenir à une pureté virginale – encore une fois fantasmée – qui aurait précédé l’époque coloniale.

Pour eux, les ennemis absolus sont des hommes comme Atatürk (il a aboli le califat) ou Bourguiba (il a osé donner des droits aux femmes) dont il s’agit d’effacer les héritages, voire liquider les héritiers.

Le ministre de l’Education aurait-il jamais parlé d’enseigner le turc à nos petites têtes brunes et blondes si la Turquie n’était pas sous influence islamiste ?

Les printemps arabes sont en train de mener au pouvoir une vague révisionniste sans précédent dans l’histoire contemporaine.

Pour ces néo-gouvernants, l’objectif premier est d’expurger notre histoire des tendances réformistes à l’œuvre depuis près de deux siècles.

Il faut effacer El Afghani, Abderrazak, Haddad, Atatürk, Bourguiba pour faire place nette au wahabisme et faire naître l’homo islamicus destiné à dominer le monde.

N’est-ce pas là un ultime avatar des dogmes totalitaires et des théories agressives qui ont dominé le vingtième siècle ?

Dans leur quête délirante d’empires auxquels se raccrocher, les islamo-conservateurs disent bien leurs limites et tournent clairement le dos à la modernité interculturelle.

Ce faisant, croyant tenir leur revanche sur l’Europe, ils insultent deux siècles d’histoire et prennent en otage des peuples qui se croyaient libérés et se voient désormais tombés dans l’escarcelle des doctrinaires islamistes de tout poil.

Cette dernière lubie de l’enseignement du turc dans nos écoles tombe à point pour démasquer davantage les projets qui se déploient contre l’ancrage latin de la Tunisie.

Aveuglé par sa doctrine, le ministre qui vient de se distinguer de la sorte aurait mieux fait d’établir un diagnostic sur l’effondrement de notre école républicaine sous les coups de boutoir de quarante années de bricolage.

Il aurait pu tout autant envisager un plan d’action pour relever l’école et l’extraire de ses incertitudes.

Il aurait pu voir plus loin et envisager – pourquoi pas ? – la généralisation de l’anglais ou l’enseignement du mandarin.

Non, monsieur préfère introduire le turc. Il doit penser qu’ainsi, il fera la nique au français et obtiendra les faveurs de ses frères islamistes turcs.

Pourtant, ce vague ministre se garde bien d’éclairer certains points :

  • Comment cette décision d’enseigner le turc a été prise ? L’a-t-elle été démocratiquement c’est-à-dire après consultation et débat ?
  • A quels besoins, autres que démagogiques et délirants, répond cette initiative ? A-t-on pris ne serait-ce que l’avis des élèves et de leurs parents ?
  • Qui va enseigner le turc dans nos écoles ? Seront-ce des professeurs tunisiens ou bien des coopérants turcs ? Et par ricochet, avons-nous besoin d’islamistes turcs dans nos écoles ?

Beaucoup d’autres questions se posent quant à cette initiative psychologiquement correcte, mais techniquement absurde.

Pauvre ministre qui veut nous faire passer des vessies pour des lanternes ! Au lieu de sauver l’enseignement trilingue, il vogue dans le Bosphore de ses fantasmes.

Il aurait eu toute autre allure s’il avait prôné l’enseignement du berbère dans les écoles tunisiennes. Mais que voulez-vous, on a l’idéologie qu’on peut et les maitres qui vous paient le mieux.

Qu’ajouter ? Désormais, la Troïka a son bey au burnous, ses cheikhs à genoux devant les émirs du golfe ainsi que ses idéologues intempestifs, prêts à dégainer leurs cimeterres.

Elle a désormais aussi sa tête de Turc : une tête ni bien faite, ni bien pleine qui regarde vers l’Orient et appelle de ses vœux un impérialisme aussi renaissant que la dictature risible des doctrinaires d’Ennahdha.

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