Trop plein, mon cœur, comme la Medjerda déborde…

Un fossé se creuse et ne cesse de s’élargir entre une opinion publique dégrisée et des gouvernants qui semblent nous mener tout droit dans le mur.

Pour l’instant, les élus du 23 octobre sont en passe de devenir les champions des promesses non tenues et des espoirs déçus.

Non seulement, ils ont confisqué la révolution pour la draper de vert et de Noir, mais ils jouent avec nos vies et l’avenir de nos enfants. Leur fuite en avant les a mené y compris en Syrie alors que les urgences se multiplient et taraudent ce qui reste de notre dignité.

Alors que des barrages atteignent leur capacité maximale de retenue et que les inondations menacent , on pérore. Alors que la situation sécuritaire connait de nouveaux soubresauts, on esquive. Alors que le peuple n’arrive plus à joindre les deux bouts, on disserte. On dirait que nous ne vivons plus dans le même pays que nos élites politiciennes.

Je ne commenterai pas les actes scandaleux perpétrés contre les sièges syndicaux. En filigrane, ils nous indiquent qu’une nuit de Cristal est possible n’importe où lorsque des milices qui ne disent pas leur nom s’installent dans l’impunité et, peut-être, sous les regards détournés des autorités.

Je ne commenterai pas les incendies des postes de police à Jendouba car cela relèverait de la redondance tant l’origine de ces violences semble toute désignée.

À quoi bon remuer le couteau dans nos plaies beantes ? À quoi bon se complaire dans l’énumération des faits de barbarie qui croissent sur le terreau de l’incurie en bournous ? À quoi bon se lamenter sur ce qui menace ruine ? Décidément, nos écuries d’Augias auraient bien besoin d’hercules véritablement engagés et non de crypto-wahabistes qui veulent tout pour eux y compris le contrôle de nos âmes.

Mais pour cela, il faudra revenir aux urnes. Mais pour cela, il faudrait que les attaques pernicieuses contre notre libre-arbitre et notre liberté de conscience cessent. Mais pour cela, il faudrait que les incapables qui ont confisqué l’espoir à gauche et nous parlent maintenant de centrisme s’effacent. Mais pour cela, il faudrait que l’on finisse par comprendre que l’engagement politique se fait toujours et nécessairement au bénéfice d’autrui.

Il est temps de revenir à la dignité véritable : celle qui consiste à entrer en politique pour servir. J’ai bien peur que la révolution tunisienne ne se soit transformée en révolution des dignités, car autour de moi, sous les regards du peuple, il n’y a qu’une lutte sans merci entre des politiciens fébriles en quête de places, de dignités et de situations, éternelles de préférence.

Je suis un simple individu écrasé sous le poids des compromissions et des errements. Je suis un simple individu, jaloux de ses libertés fondamentales. Je me sens plus proche de Chebbi, Douagi et Haddad que de Marzouki, Jebali et consorts.

Je suis un individu qui refuse d’être dépouillé de ses libertés au nom de la toute-puissance de la religion qui primerait sur tout le reste. Ma religion est dans mon cœur et n’a pas besoin d’être ostentatoire pour être pleinement vécue. Ma religion ne m’empêche pas de me souvenir qu’Erasme parlait du libre-arbitre dès le seizième siècle et que l’habeas corpus est un acquis pour toute l’humanité contre les servitudes.

Ma religion ne m’empêche pas d’être profondément européen de culture. Elle ne me fait pas oublier que je suis plus occidental qu’un Autrichien ou un Russe, que je suis un Occidental du sud, un arabe-latin, un fier Afer dont les ancêtres berbères ont donné son nom au continent qui nous porte.

Ma religion n’obscurcit pas ma raison. Elle ne me fait pas, au nom d’une croyance intégriste, prendre des vessies pour des lanternes. Elle ne me vautre pas dans la haine d’autrui et la paranoïa d’un « complot judéo-chrétien ». Contrairement à d’autres qui se contentent de l’ostentatoire et du mimétisme intégral, ma religion est celée dans les profondeurs insondables de mon être.

Elle me nourrit et me renforce. Elle me fait voir le monde avec générosité. Elle me voue à l’action, car la foi sans les actes ne vaudrait rien en réalité. J’assume ma judéité et mon christianisme, car mon Islam englobe et ne rejette jamais. J’assume mon être dans le monde sans avoir besoin de folklore ni de haine pour me rassurer.

Je le répète : je suis in individu, un simple individu, un homme sans importance collective, tout juste un individu, un homme qui n’adhère à rien sinon à sa liberté.

De plus en plus, j’ai peur pour ma liberté et mon intégrité physique. Peut-être parce-que les mouvements de foule portés par des drapeaux noirs ornés de cimeterres à lame large et recourbés me semblent porteurs de périls. Ou alors serait-ce tout simplement que je manque de courage face à ce qui revendique la terreur pour les libres penseurs et l’asile d’ignorance cher à Spinoza pour ceux qui marchent en rangs aussi serrés qu’une peste brune.

Alors que montent les clameurs revanchardes, j’ose le beau risque, je fais le pari de demeurer un individu seul, absurde et libre. Que d’autres battent les estrades pour flatter leurs egos démesurés, je préfère l’anonymat des personnes quelconques ou la solitude des éclaireurs.

Individu certes. Mais citoyen et démocrate. Profondément républicain et convaincu que la liberté individuelle signifie aussi la responsabilité individuelle. C’est pourquoi d’ailleurs la plupart des hommes craignent la liberté, car elle est d’abord respect d’autrui et esprit de partage.

Comme dirait le poète, sous les ponts de la Medjerda coulent nos vies et nos amours ; sombrent nos rêves et nos desseins ; débordent nos larmes et nos cœurs blessés ; glissent nos soupirs et nos plaintes ; chavirent nos espoirs et nos illusions…

Pourtant, même plein comme une outre, mon cœur répète : « Ardeur, courage, audace ! Puissiez-vous ne pas nous manquer… ».

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