Quand la police a peur, elle sort ses griffes !

Au lendemain du 14 janvier, la passivité de la police face à la montée du crime, à l’anarchie et aux menaces contre-révolutionnaires a été imputée au débordement sécuritaire suscité par les événements. Ce n’est que lorsqu’elle a rejoint les manifestants, le 23 janvier 2011, en pleine avenue Habib Bourguiba, que le message a commencé à se clarifier.

Clamant leur innocence et réclamant la manifestation de la vérité pour une véritable justice transitionnelle, les représentants des forces de police ont fait savoir qu’ils sont eux aussi victimes de la dictature et de ses perversions et qu’ils ont eux aussi droit aux fruits de la révolution. Mais la perception négative par le simple citoyen du rôle qu’ils ont joué avant le 14 janvier pour mater le soulèvement populaire n’a pas été en leur faveur. Il a fallu du temps pour aboutir à une réconciliation entre le contribuable qui revendique le droit à la sécurité et l’agent de police qui exige la réhabilitation de la fonction sécuritaire. Et c’est en partie grâce aux syndicats de police crées après la révolution que les uns et les autres ont été rassurés et réconfortés.

Cependant, malgré la réconciliation, la police n’est pas encore satisfaite des acquis moraux réalisés jusque-là. Elle refuse que ses agents et responsables soient « le bouc émissaire » en les impliquant dans les tueries commises pendant et après la révolution. A chaque procès où comparaît un des leurs, les syndicats de police se mobilisent pour mettre en garde contre les condamnations infondées et les verdicts erronés. Venant de « gens d’armes » cette mise en garde donne des frissons à la majorité des Tunisiens qui ont besoin que reviennent la sécurité et le calme.

L’affaire Moncef Ajimi directeur général des unités d’intervention en est une illustration flagrante. Dès qu’il a été démis de ses responsabilités à la tête de ces unités suite au mandat d’amener émis à son encontre par le tribunal militaire du Kef dans le cadre de l’affaire des martyrs de Thala et Kasserine, ses troupes ont menacé d’abandonner leur position en guise de protestation. Le 10 janvier 2012, le bureau régional du syndicat des unités d’intervention dans la région de Sfax n’a pas attendu le feu vert pour mettre la menace à exécution ce qui a fait couper le souffle aux habitants de la région qui redoutaient un regain de criminalité dans le gouvernorat particulièrement touché par le relâchement sécuritaire.

Le démenti venant le jour même du bureau exécutif du syndicat des fonctionnaires de la direction générale des unités d’intervention et de l’union nationale des syndicats de force de sécurité n’a pas permis de calmer les esprits dans une émission sur Hannibal TV, Moncef Ajimi a déclaré qu’il ne pouvait empêcher ses troupes de le soutenir et de se solidariser avec lui. Dans cette émission où il n’ a cessé de rappeler qu’ils étaient plus d’une dizaine de milliers à avoir été à son service, l’ancien directeur général des unités d’intervention s’est vanté d’avoir été à l’origine de la réactivation de l’appareil de sécurité qui était en léthargie après les événements du 14 janvier. Il a ajouté que Ben Ali a été élu par les Tunisiens !!! Le message était bien clair pour ceux qui doutent encore.

À peine l’affaire commença à se faire oublier que les syndicats de police se sont mobilisés à nouveau pour réclamer cette fois-ci une protection législative. Les concitoyens pour bon nombre d’entre eux n’ont rien compris à cette revendication où les forces de sécurité censées protéger la société et les sociétaires se déclarent menacées.

Au fait, cette revendication dévoile les dessous de la situation qui a prévalu après le 14 janvier. Les ordres reçus à cette date étaient de ménager la susceptibilité des Tunisiens encore sous le choc de la répression policière. Il a été ainsi recommandé et demandé aux forces de l’ordre d’éviter tout ce qui peut dégénérer en confrontation et de limiter leur présence sur les lieux publics. Entre temps, la sécurité de la société et des personnes a été confiée aux militaires.

Les consignes ont été respectées à la lettre.Pour certains, il s’était agi d’un acte de subordination à saluer de la part des forces de l’ordre qui se sont montrées à la hauteur de l’événement. Pour d’autres, il se serait agi plutôt d’une réaction et d’un réflexe d’autodéfense face aux accusations dont ils ont été l’objet.

Cependant, malgré le profil adopté, les attaques contre les agents de l’ordre et les locaux de police ne cessent de se multiplier surtout après les interpellations et les arrestations de criminels, de contrebandiers et de redoutables trafiquants d’armes et de stupéfiants.La dernière en date a été la libération sous pression d’un dangereux criminel en détention dans un poste de police à Zarzis. La situation est ainsi devenue dangereuse et les citoyens se demandent si notre police est à ce point incapable de réagir au crime et aux criminels.

Pour les forces de police et leurs représentants syndicaux, il ne s’agit ni d’une inertie ni d’une démission, mais d’un obstacle de fait et de droit lié à l’inapplication de la loi et plus précisément la loi 69-04 du 24 janvier 1969 qui réglemente la procédure de dispersion des attroupements, de sommation des manifestants et de l’usage de l’arme à feu en cas de refus d’obtempérer.

Malheureusement pour eux, cette loi n’a jamais été appliquée pour exiger aujourd’hui son application. Elle a été très mauvaisement appliquée lors des événements du 26 janvier 1978, de l’émeute du pain de janvier 1984, de la révolte du bassin minier de Metlaoui en 2008 et tout dernièrement la révolution du 14 janvier où l’on a tiré à bout portant sur des manifestants.

La loi du 24 janvier 1969 n’était pas la seule à ne pas être respectée dans le domaine de la sécurité publique et des droits de l’homme. Jusqu’à une année en arrière, le moindre attroupement était sévèrement réprimé, les réunions autres que celles du parti au pouvoir, de l’opposition complice et des organisations progouvernementales étaient interdites, les interpellations s’opéraient sur simple délation de la part des miliciens du RCD et de certains cadres régionaux qui avaient pour mission de quadriller et de surveiller la population

Aujourd’hui, la police ne retrouve ses réflexes d’antan que face à ses victimes ainsi que le témoigne la mésaventure du blogueur et activiste Zakarya Bouguerra largement partagée sur Facebook. Ce jeune étudiant en médecine a reconnu son agresseur, un certain Issam Dardouri, dans une manifestation de la police organisée le 1er février 2012. Les faits remontent au 13 novembre 2011 à l’aéroport de Carthage suite à un match ayant opposé l’EST à El Widady. Dardouri en compagnie d’autres agents se sont rués sur lui alors qu’il filmait l’expulsion musclée de reporters marocains. Zakkarya après s’être fait reconnaître à son agresseur, lors de la manifestation de soutien à Samir Feriani à la Kasbah, une dizaine d’agents l’ont encerclé pour le conduire, menottes à la main, au poste de police de Bab Bnet, le tabasser et lui faire signer sous la menace un engagement de ne pas adresser la parole à Dardouri.

C’est ce type de loi que les Tunisiens refusent et non celle qui consiste à les protéger et à protéger leur sécurité.

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