Le gouvernement n’est pas une affaire privée pour pratiquer le parentage

Dhikrayet Maâter, fille du ministre de l’Emploi, Monsieur Abdelwahab Maâter, vient d’être nommée conseiller juridique du ministre de la Femme. Sous d’autres cieux où la démocratie est la pierre angulaire des relations politico-sociales, on aurait crié au scandale. Chez nous et en dépit de la nouvelle donne contextuelle, on persiste et signe .

Lorsqu’en 2009 Nicolas Sarkozy avait envisagé de désigner son fils, alors âgé de 23 ans, à la tête de l’EPAD où il a été désigné administrateur, la presse française tout entière a réagi pour dénoncer ce qu’elle a qualifié de népotisme et d’abus de pouvoir. Il a beau être compétent, comme certains dans l’entourage de Sarkozy ont essayé de faire comprendre, le fait qu’il soit le fils du Président de la République ne plaide pas en faveur de son intronisation à la tête d’une entreprise publique ; en tous les cas, cette décision n’était pas du tout acceptée dans une société trop attachée aux valeurs républicaines et aux principes de la bonne gouvernance. La vague de protestations émanant de la gauche et d’une bonne partie de la droite a amené Jean Sarkozy à renoncer au poste qui lui a été offert. C’était l’effet régulateur de la démocratie qui a permis au 4ème pouvoir, celui de la presse, d’arrêter le pouvoir exécutif et de le rappeler à l’ordre.

Maintenant pour revenir au contexte local qui est en plein chantier pour la construction de la nouvelle république, la démocratie a fonctionné en sens inverse en imposant une décision surprenante et en mettant tout le monde devant le fait accompli. L’affaire Dhikrayet Maâter, désignée conseiller juridique dans le cabinet du ministre de la femme, est un coup sérieux porté au processus démocratique en gestation. Outre le fait qu’elle soit la fille du ministre de l’Emploi, les déclarations de son père , sont , pour le moins qu’on puisse dire, choquantes et provocatrices. Dans une interview qu’il a livrée à un quotidien de la place, il a avancé que chaque ministre est libre de nommer dans son cabinet les personnes de son choix et que la désignation de sa fille est justifiée par sa compétence et son militantisme au sein du Congrès pour la République ( CPR )

Ces propos suscitent perplexité et indignation à plus d’un titre . Venant d’un militant démocrate et d’un membre du premier gouvernement légitime après la révolte du peuple tunisien , ils ne peuvent qu’inquiéter . Un ministre n’a pas la liberté de nommer les membres de son cabinet, mais il a plutôt la responsabilité de se faire assister par des cadres compétents et expérimentés compte tenu des besoins de son département et de l’apport qu’ils peuvent fournir. En lui reconnaissant une liberté absolue, le ministre confirme qu’on est pas encore sorti de l’auberge et que certaines pratiques qui étaient reprochées à la dictature et ses serviteurs sont de retour .

Les jeunes ne peuvent pas faire confiance à un ministre de l’emploi qui ne trouve aucun inconvénient à ce que sa fille soit parachutée dans le cabinet d’une consœur alors qu’ils sont des centaines de milliers entre diplômés et non diplômés à attendre leur tour pour être au bas de l’échelle dans la fonction publique. Ils ne peuvent pas croire que cette désignation repose sur un CV garni, une expérience variée et une compétence remarquable justifiant l’attribution d’une aussi délicate fonction à un jeune diplômé. À côté de ces appréhensions, certains se demandent si le poste de conseiller juridique est ou non prévue dans l’organigramme du ministère de la Femme. Si oui qui était son titulaire et qu’est ce qu’il est devenu . Sinon, l’on se demande si en vertu des attributions et de la mission de ce département, le poste se justifie et s’il a été ou non tenu compte de la politique d’austérité annoncée dans le cadre de la compression des dépenses gouvernementales.

Selon le ministre de l’Emploi, sa fille a été sollicitée par le ministre de la Femme à cause de ses compétences et de son militantisme au sein du CPR. Rappelons pour la petite histoire que Sakhr Materi, membre dirigeant dans le Parti de son gendre ( RCD) est présenté comme étant l’une des rares compétences talentueuses du pays et ceci ne l’a pas empêché de verser dans la corruption et la malversation et que Jean Sarkozy est lui aussi militant dans le Parti de papa ( l’UMP) et ceci ne l’a pas empêché de se désister sous la pression des médias.

Dans cette affaire et malgré les réserves émises par les médias et bon nombre de citoyens, la décision sera maintenue et le restera tant que Dhikrayat est la fille du ministre du moins pour le peu de temps que durera son mandat provisoire . Au-delà, elle sera tributaire de l’humeur de celui qui lui succédera.
La gravité de la décision ne réside pas seulement dans le caractère répréhensible de la pratique du parentage au regard des exigences de la bonne gouvernance, mais aussi dans les tentations suspicieuses qu’elle peut susciter. Elle est toujours sujette à suspicion quelle que soit l’exceptionnalité de la compétence de la personne désignée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les responsables gouvernementaux dans les pays démocratiques évitent d’y recourir ne serait –ce que par respect à l’éthique politique en vigueur dans ces pays.

En lui donnant une explication au demeurant pas tout à fait convaincante, le ministre de l’Emploi montre le mauvais exemple. Désormais, les proches et alliés des ministres et des premiers responsables gouvernementaux peuvent espérer accéder à des emplois et des avantages ( autorisations, crédits…). Les militants et les cadres dans les partis en compétition et tous ceux qui concourent à la vie publique peuvent trouver dans cette affaire un antécédent pour faire profiter les leurs, s’arroger petit à petit d’autres privilèges et peut-être faire revenir l’immunité, l’intouchabilité et la présidence à vie avec un RCD relooké et des miliciens new-look .

Commentaires: