Opinion – De Hatem Kchouk à Monsieur le ministre Moalla

Opinion – De Hatem Kchouk à Monsieur le ministre Moalla

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Bien qu’en privé on se tutoie, permettez-moi dans une lettre ouverte de vous vouvoyer.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre livre et, malgré ses 636 pages, il est très facile à lire et à la portée de tous ; ce qui témoigne de la qualité de l’homme de lettres et de son souci d’être compris et lu par tous.

Je pense qu’il aurait été plus judicieux de l’intituler : 2M autobiographie d’un homme parfait.

En effet, vous n’avez jamais commis d’erreurs. Vous ne regrettez rien. Et si quelque chose tourne mal ou se passe mal, c’est la faute de l’autre : c’est comme ces politiques qui ont régulièrement recours à la thèse du complot venu de l’étranger.

Tout est présenté à votre avantage même quand vous savez que la réalité ou la vérité est autre et je ne citerai que quelques cas :

  • Vous avez occulté les qualités de M. Habib Ben Youssef alors qu’il vous avait aidé à démarrer la Biat et à comprendre un certain nombre d’aspects techniques, bancaires et de fonctionnement. C’était l’homme qu’il vous fallait avec la docilité que vous appréciez.
  • Je vous ai personnellement apporté mon assistance et mon expérience alors que j’étais directeur de la zone Afrique/Moyen-Orient au CCF Paris ; et j’ai fait participer la Biat à votre demande à plusieurs crédits financiers accordés par le CCF aux entreprises tunisiennes. Le CCF vous assurait en plus la trésorerie en devises nécessaire à ces opérations.
  • Vous m’aviez présenté à votre directeur du département international, feu M. Habib Fourati, dont je garde le meilleur souvenir, qui m’appelait souvent à l’occasion d’opérations bancaires et trouvait auprès de moi un écho toujours favorable à votre grande satisfaction.
  • Votre décision de porter le capital minimum des banques à 10 millions de dinars avait pour but caché (d’après certaines personnes proches de vous) de voir la BNP ne pas suivre l’augmentation de capital de l’UBCI : belle occasion pour mettre la main sur l’UBCI et déstabiliser votre « ami » Slaiem Ben Ayed. Des propos tenus sans doute par des mauvaises langues. D’ailleurs, j’avais personnellement critiqué cette mesure incomplète sur Jeune Afrique et vous m’aviez exprimé votre mécontentement sur un ton coléreux et je vous avais répondu que j’avais critiqué la décision du ministre des Finances et non de l’ami.
  • Grâce à votre pouvoir, la BIAT et le GAT, vous aviez fait main basse sur la Carte alors qu’elle avait comme principaux actionnaires l’UBCI et l’UTP et vous n’avez jamais digéré qu’elle retrouve son indépendance grâce aux Mutuelles du Mans, l’ATB et les actionnaires de départ. Indépendance facilitée par certaines opérations imprudentes.
  • Les banques de développement, bien qu’elles aient joué un rôle non négligeable à leur époque, n’existent plus et constituent aujourd’hui des charges de milliards de dinars pour nombre d’institutions bancaires et financières. Ce ne sont pas les opérations de maquillage – fusion – absorption ou maquillage – banques universelles qui sont le remède :
    • Les problèmes de refinancement de ces banques ont été mal appréciés dès leurs créations.
    • C’était pour les pays arabes partenaires, une belle opportunité pour dire par la suite : mais nous vous avons fait une banque de développement et nous ne pouvons pas nous impliquer financièrement davantage.
    • Ces banques avaient constitué pour vous une belle opportunité politique et de publicité.
    • Un mode de fonctionnement et de gestion à la botte du ministre des Finances : un exemple pour illustrer cela, le cas de la BTQI. C’était la seule banque à démarrer avec un capital de 70 millions de dinars au lieu de 100 comme les autres. Ni feu A. Labidi, ancien PDG de la BAD, avec le Crédit Agricole, ni moi, avec le CCF, n’avons réussi à vous convaincre de doter ces banques d’un mode de gestion privé, condition sinequanone posée par le CCF pour participer à hauteur de 30 millions dans la BTQI. Le CCF vous avait d’ailleurs proposé de visiter et d’adopter le modèle de la banque de développement de Grèce. Proposition rejetée.

Mieux vaut 30 millions de moins et régner seul

  • Quand vous aviez créé l’IACE et vous m’aviez aimablement invité comme membre fondateur avec d’autres : le principal objectif annoncé était d’aider au développement d’une race de jeunes promoteurs ; objectif : on ne peut plus noble et plus porteur. Simplement au bout d’une année de fonctionnement environ, je ne savais plus si l’IACE était un parti politique, un syndicat patronal ou autre chose ; et je vous avais présenté ma démission écrite et motivée dans votre bureau à la BIAT. Vous aviez licencié le directeur de l’époque, qui avait abandonné ses fonctions de professeur d’économie et de conseil d’entreprises à Toulouse pour être à vos côtés, parce qu’il appliquait les principes fondateurs de l’IACE et s’opposait à toute déviation. Vous l’aviez remplacé, lui le Tunisois, par un Sfaxien conformément à vos déclarations de l’époque sur jeune Afrique, exaltant vos préférences sfaxiennes.

Je saisis cette occasion, du reste, pour rendre hommage à l’esprit entrepreneurial et au sérieux des Sfaxiens. Je réaffirme également ma conviction contre le régionalisme, le fanatisme et l’obscurantisme.

Heureusement, l’IACE a retrouvé sa vocation, après vous, avec Chekib Nouira.

  • J’ai compris que vous regrettez la disparition du volet international de la BIAT au niveau de ses actionnaires ; or vous savez mieux que quiconque que ce genre de structure ne peut généralement se réaliser que grâce à des amitiés et ne sert que son fondateur : diviser pour mieux régner.

Aujourd’hui les banques consortiales ont pratiquement toutes disparu dans le monde.

  • Quant à ce que vous écrivez sur l’Arab Bank, permettez-moi, M. le ministre, de vous dire que la vérité ne peut que vous grandir même si votre ego devait en souffrir.

Dans sa lutte pour l’indépendance, le président Bourguiba avait bénéficié du soutien de Abdelhamid Shoman, fondateur de l’Arab Bank PLC (et non Choumene comme vous l’écrivez. Quel plaisir trouvez-vous à déformer son nom) ? Il lui avait même ouvert un compte à l’Arab Bank Le Caire. L’original de l’ouverture du compte se trouve à l’ATB Tunis et, par déontologie, je n’ai pas pris de copie.

À titre de reconnaissance, le président Bourguiba lui avait accordé une autorisation d’ouvrir une agence bancaire à Tunis après l’indépendance. C’est celle de la rue Al Jazira.

En mai 1981, je suis venu vous voir dans votre bureau ministériel de la place de la Monnaie, pour solliciter la création d’une banque commerciale. Vous me l’aviez fermement refusé, mais vous m’aviez fait plusieurs propositions :

  • PDG de l’UTB Paris avec comme condition : nommer votre frère Taoufik en tant que DGA
  • PDG d’une des banques commerciales étatiques
  • Créer encore une banque de développement
  • Un poste dans votre cabinet ministériel

Malheureusement, je n’avais accepté aucune de ces propositions. Et quand je vous avais informé que j’allais entamer des pourparlers avec les Shoman pour acheter leur agence tunisienne, vous m’aviez répondu avec votre beau sourire dominant : « tu n’y arriveras pas, car j’ai essayé avant toi et je n’ai pas réussi à les convaincre ». Après vous j’avais rencontre M. le gouverneur de la B.C.T, Moncef Belkhodja qui m’avait non seulement encouragé mais m’avait dit que je rendrais un fier service à la Tunisie, car, compte tenu de l’histoire, il était difficile de demander quoi que ce soit aux Shoman et qu’une simple agence gênait le paysage bancaire tunisien.

Et à propos de M. Moncef Belkhodja, vous nous dites qu’il a été nommé gouverneur sur votre proposition. Bravo. Avez-vous oublié que cette nomination est venue après le départ de feu Abdelaziz Mathari parce qu’il s’était opposé à votre projet d’annexer la B.C.T au ministère des Finances et lui faire perdre une indépendance solidement établie par son fondateur feu Hedi Nouira. C’était sûrement encore des intentions prêtées par de mauvaises langues.

Aujourd’hui, vous plaidez pour un régime parlementaire, la séparation des pouvoirs et bien d’autres bonnes choses pour la Tunisie. No comment.

Lors de ma première négociation avec les Shoman à Amman (que je connaissais de par mes fonctions au CCF), les deux frères Shoman, Abdelhamid et Khaled, s’étaient violemment opposés sur ma proposition de racheter leur agence de Tunis. Khaled était favorable à la vente, car pour lui, la banque n’avait pas d’avenir en Tunisie surtout que les rapports qu’il avait en mains étaient très négatifs sur la Tunisie. Abdelmajid était contre la vente par fidélité à la mémoire de son père et par désir d’être présent dans tous les pays arabes. Finalement, et après plusieurs négociations, j’étais arrivé à les convaincre et à les mettre d’accord pour créer une nouvelle banque qui rachèterait leur agence, et, dans laquelle, ils détiendraient 50 % du capital.

Heureusement que vous étiez assis sur votre fauteuil ministériel quand je vous avais remis la lettre du PDG Shoman par laquelle il me donnait plein pouvoir pour décider et agir au nom de l’Arab Bank dans la réalisation de ce projet de création de banque.

Comme j’avais vécu la nationalisation du CCF à paris, je leur avais demandé de porter 12% du capital, en plus de leur part, à céder plus tard à des actionnaires tunisiens y compris moi-même. Ils avaient accepté ma demande. M. le gouverneur de la B.C.T avait également accepté cette démarche et l’avait assortie d’une lettre adressée aux Shoman dans laquelle il leur donnait un délai maximum de 5 ans pour céder ces 12%. Du reste, cette cession n’a pas eu lieu à ce jour.

Pour vous, la création de l’ATB, que vous ne mentionnez même pas, était « un processus normal de tunisification de l’Arab Bank ». Si vous l’écrivez pour votre confort moral, tant mieux pour vous.

D’ailleurs sur le site de l’ATB, on lit que sa création est due à l’association de l’agence de l’Arab Bank avec des privés tunisiens comme si c’était une opération du Saint-Esprit. Je suggère à ses dirigeants de changer sa raison sociale en :Jésus Christ Bank.

C’est hallucinant de constater à quel point la méritocratie dérange.

Au sujet de la dénomination de la banque, après de multiples négociations avec vous, vous aviez finalement accepté ma proposition de dénomination à l’Anglaise contrairement aux habitudes : ATB et non BAT pour ne pas faire de l’ombre à la BIAT ou créer un amalgame dérangeant. De même pour la dénomination en arabe qui, à ce jour, est différente de l’appellation anglaise. Mais c’était votre pouvoir régalien.

En 1999, j’ai créé pour le compte du CCF, la banque d’affaires de Tunisie : BAT mais vous n’étiez plus là pour vous opposer à cette appellation. Nous sommes en 2011 et à ma connaissance, la BAT n’a pas porté préjudice a la BIAT.

  • Pour votre éventuelle prochaine autobiographie, revue et corrigée, j’aimerais vous rappeler qu’un jour, fin des années 70, vous m’avez remis une lettre portant sur une liste de projets à réaliser en Tunisie et à remettre à votre ami de classe à l’ENA Paris et à l’époque directeur général du CCF et donc mon patron et vous PDG de la BIAT. Sa réponse que je vous livre aujourd’hui, brut de décoffrage a été : « Hatem, Mansour ne changera jamais, il a toujours beaucoup d’idées, mais très peu sont réalisables. Je n’ai retenu aucun projet dans sa liste ».

Compte tenu de ce que vous avez subi à la tête de la BIAT sous le régime déchu et que les mesures d’ignorance prises à l’époque ont failli mener la première banque privée à la faillite sans mesurer la portée d’actes aveugles sur l’économie du pays, j’ai ose espérer lire vos conseils sur :

  • Le mariage banque – politique ou l’une au service de l’autre
  • Les bases fondamentales dans le choix d’une carrière
  • La déontologie au niveau d’un haut responsable politique ou gestionnaire
  • Les limites ou les frontières entre le politique et l’économique

Vous avez sûrement plein d’idées sur ces sujets et peut-être êtes-vous déjà en train de les écrire afin que la nouvelle Tunisie ne commette pas les erreurs d’avant, telles que confondre la personne et l’institution ou ne pas mesurer les conséquences destructrices de décisions insuffisamment réfléchies ou à dominante personnelle.

C’est grâce à tous les déséquilibres régionaux et autres auxquels vous avez participé de prés ou de loin, M. le ministre du Plan et des Finances, qui ont débouché sur la révolution salutaire du Jasmin et de la dignité, tant espérée et attendue, que vous avez pu enfin écrire et publier votre autobiographie et exprimer librement ce que vous pensez même de vos amis et que je peux donner un avis critique sur certains passages de votre édifiant livre en toute liberté et sans crainte. j’espère.

Merci 2M.

Hatem Kchouk

 


 

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