Le billet de Hatem Bourial – Flagrant délit d’amnésie

Il y a neuf ans, jour pour jour, la synagogue de la Ghriba à Djerba subissait une attaque terroriste qui sera d’ailleurs revendiquée plus tard par la nébuleuse Al Quaïda.

A l’époque, les autorités s’étaient installées dans le déni de réalité en cachant au public la vérité des événements. Mais, très vite, grâce aux télévisions satellitaires, le mensonge fut éventé. Nous eûmes même droit à ces moments dont nous étions coutumiers lorsque le monde disait une chose et le Palais de Carthage une autre. Mais pourquoi remuer ces turpitudes ?

Que s’est-il donc passé ce 11 avril 2002 à la synagogue de Djerba ? Un camion-citerne chargé de gaz et conduit par un kamikaze a explosé à la Ghriba. Une vingtaine de morts (allemands, français, et tunisiens) seront à déplorer ainsi qu’une trentaine de blessés. Le kamikaze, un islamiste franco-tunisien nommé Nizar Naouar avait reçu une formation dans les camps afghans. Sur place,  il bénéficia de la complicité de son oncle qui sera plus tard condamné à vingt ans de réclusion.

Depuis, les mesures de sécurité autour du site ont été fortement renforcées et la synagogue continue à être l’un des lieux les plus visités par les touristes à Djerba.

Quelques mots sur la Ghriba qui, sans nul doute, est la plus ancienne synagogue d’Afrique du nord. On remarquera d’ailleurs que notre pays, terre bénie et carrefour de la tolérance, compte dans son patrimoine la première mosquée maghrébine à Kairouan et aussi les premières églises chrétiennes de toute la région.

Ceci dit, la synagogue originelle n’existe plus. Au fil des siècles, elle a été remplacée par l’édifice que nous connaissons et qui date des années 1920. La légende veut qu’une pierre céleste soit tombée sur terre et qu’une femme apparaisse alors pour construire la synagogue. Une autre croyance veut que les clés de la synagogue remontent au ciel après de départ du dernier Juif de Djerba.

Notons enfin qu’il existait en Tunisie d’autres synagogues dénommées « Ghriba » : elles se trouvaient au Kef, à L’Ariana et aussi dans le quartier d’El Hafsia à Tunis. Toutefois, celle de Djerba est la plus ancienne. Voilée de mystère, son nom signifie aussi bien merveilleuse qu’étrange ou solitaire. Quant à sa fondation, elle remonterait à 586 avant J.C. Animée au quotidien par la psalmodie des prières des batlanims (orants), la Ghriba accueille une séouda (pèlerinage annuel) à l’occasion de Lag Be Omer, une fête postpascale.

Si je consacre ce billet à la Ghriba, c’est que cette date du 11 avril constitue un anniversaire qui fait partie de notre mémoire collective de Tunisiens. Que ce crime ait pu être planifié et exécuté nous avait appris que nous n’étions pas invulnérables. Que les autorités aient choisi le mensonge et plaidé l’accident n’était pas une surprise en soi.

La vigilance est toujours de mise dans ce contexte troublé où des rumeurs (infondées) d’incendie d’une synagogue à El Hamma et des faits (avérés) d’une manifestation devant celle de Tunis ont suscité l’inquiétude. Il ne faut pas évacuer ce crime contre la Tunisie de notre mémoire collective sous prétexte que l’évoquer pourrait avoir des répercussions négatives sur notre tourisme. Au contraire, l’assumer et s’en souvenir permettra d’atténuer la peine et construire la vigilance. N’ayons pas de contentieux avec notre propre histoire. Ne soyons pas les victimes consentantes de la tentation amnésique.

Car si cette date du 11 avril interpelle notre mémoire souvent défaillante, elle souligne aussi combien le pouvoir déchu a cultivé l’amnésie et le mensonge. Parce que personne ne leur en a jamais parlé, les jeunes d’aujourd’hui ignorent presque tout des mouvements sociaux connus par le pays depuis les années soixante-dix. Et il est de notre devoir de combler cette lacune.

Au-delà, cette date interpelle aussi notre compassion. C’est vrai en 2002, l’écrasante majorité des Tunisiens a dit sa solidarité à la communauté juive. Mais qu’on me permette aujourd’hui d’oser deux remarques. En premier lieu, après le tsunami meurtrier que vient de connaitre le Japon, seul le gouvernement a exprimé sa compassion. A mon avis, le peuple aussi devait le faire. Ne serait-ce que pour dire que nous sommes sortis de la mentalité d’assistés qui laissent le gouvernement se charger de tout, y compris de leur émotion.

Ensuite, nous aurions pu collectivement montrer notre compassion pour les réfugiés de Ras Jedir de diverses autres manières. Ainsi, par exemple, les enfants somaliens nés dans les camps auraient dû, à mon sens, obtenir la nationalité tunisienne. Au nom de l’hospitalité et d’une éthique plus généreuse. Ces enfants sont pour moi nés Tunisiens et, forts de notre nouvelle identité révolutionnaire, nous devrions les accueillir à bras ouverts. Ils le méritent autant que les footballeurs et autres bagatelles.

Indissociables, le devoir de mémoire, la compassion et la vigilance de chacun sont le socle de notre responsabilité individuelle longtemps écrasée par la seule raison d’Etat. Ce sont les expressions de ces petites vertus qui montreront que chacun a affectivement balayé devant sa porte. Sachons changer en profondeur, redevenons les acteurs de nos vies…

Dès lors, une pensée pour les innocentes victimes de la Ghriba ne peut que renforcer cette réconciliation avec nous-mêmes qui, plus que le verbiage politicien, est synonyme de promesse de lendemains qui chantent…

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